Cinéaste suédois, 1918 - 2007
Crise
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Inga Landgré, Stig Olin, Marianne Löfgren
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h33
Année
: 1946
Jenny,
patronne d'un institut de beauté à Stockholm, arrive dans une
petite ville de province pour récupérer sa fille Nelly, maintenant
âgée de 18 ans, qu'elle avait confiée à une autre femme, Ingeborg
Johnson, dès sa naissance... Celle-ci, qui vient de découvrir
qu'elle est gravement malade, vit modestement, de quelques cours de
piano et en louant une chambre à Ulf, un jeune vétérinaire
amoureux de Jenny...
Le
sucés de la mise en scène au théâtre de Tourments de
Bergman et l'implication des producteurs cinématographiques suédois
à vouloir recruter des personnalités du théâtres pour renforcer
le prestige du cinéma suédois, va donner la chance à Bergman de se
lancer. Déjà chef du théâtre municipal, papa de 5 enfants et âgée
de 28 ans, Bergman cherche à arrondir ses fins de mois comme il
le peut. Ce film va donc prendre naissance dans la tête d'un
producteur (Carl-Anders Dymling) qui avait acheté les droits d'une
pièce intitulé L'animal moderne. Voulant en faire un film,
mais refusé par tout le monde, le producteur va donc se tourner vers
le jeune Bergman qui accepte en échange de quoi le réalisateur lui
promet la possibilité d'en faire un autre après celui-ci.
La
carrière cinématographique d'Ingmar Bergman est lancé ! Pour son
premier film Bergman eu la chance d'être aidé et conseillé par son
maître, le grand Victor Sjöström.
Après la sortie en
salle du film, quelques critiques trouvèrent les débuts de Bergman
prometteurs, mais la plupart l'écrasèrent et l’accueil du film
fut négatif. Bergman lui-même jugera ce film comme un échec.
Par-delà
la catastrophe rétrospectivement et ironiquement décrite par
Bergman (tournage calamiteux), par-delà même ses évidentes limites
(jeu théâtral des acteurs), il est néanmoins tentant de repérer
dès ce coup d'essai la mise en place de l'univers de
Bergman:
D'abord, la mise en abyme de la représentation par
l'intermédiaire de la voix-off qui présente les personnages et
l'action sous les auspices d'une levée de rideaux (métaphorique et
littérale).
Ensuite, personnage récurent dans le cinéma
bergmanien : le manipulateur pervers, l’hédoniste nihiliste, le
jouisseur cynique, autrement dit le diable, sous les traits duquel
Bergman aime à se peindre. Ce personnage est ici joué par Stig
Olin.
Enfin, la séparation de l'espace en 2 grandes entités
contradictoire: la nature lumineuse d'une province figée dans la
fausse transparence de la morale et de la tradition, et les
clairs-obscurs de la capitale, notamment du salon esthétique,
saturée par la puissance de l'illusion et du faux (maquillages et
miroirs, qui seront d'une grande récurrence dans la filmographie de
Bergman).
Autant
dire, en dépit d'un dénouement de pure convenance, que le premier
film de Bergman se caractérise d'emblée par une métaphore
esthétique de son propre parcours (l'artifice assumé de l'art
contre le mensonge de la morale naturelle), et par une ambiguïté
morale (qui sont les véritables marionnettes de cette histoire ?)
qui vont féconder toute son œuvre.
Il
pleut sur notre amour
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Gösta Cederlund, Douglas
Hage, Erland
Josephson
Film
suédois
Genre
: comédie dramatique
Durée :
1h35
Année
: 1946
Maggie,
une jeune campagnarde complètement perdue, rate son train et se
trouve dans l'obligation de passer la nuit à la gare. Elle y
rencontre David, qui l'invite à partager avec lui une chambre
d'hôtel. Le lendemain, ils décident de ne plus se quitter et
s'installent dans une misérable petite cabane. David étant chômeur,
il se met à rechercher du travail et réussit à trouver un emploi
chez un fleuriste, mais il regrette ses efforts et se sent trahi dès
qu'il apprend que Maggie est enceinte, et qu'elle n'a pas osé le lui
dire le soir où ils se sont rencontrés.
En
1946, Ingmar Bergman a 28 ans quand il réalise Il pleut sur
notre amour, son deuxième long métrage. Ce fils d’un pasteur
luthérien - qui lui a prodigué une éducation rigoureuse, fondée
sur les notions de péché et de culpabilité, qui le marquera à vie
- rejoint en 1942 l’équipe de scénaristes de la Svensk
Filmindustri. Son premier film (Crise) est un tel échec commercial,
que la Svensk Filmindustri rechigne à ce qu’Ingmar Bergman réalise
un second long métrage. Il change alors de producteur et signe son
deuxième film, Il pleut sur notre amour, la même année
que Crise. Il s’agit d’une petite fable contre les
institutions (sociales, religieuses, policières) et la bureaucratie
qui empêchent les petites gens de s’épanouir et de profiter de la
vie.
Influencé
par l’expressionnisme allemand dans les éclairages, le néoréalisme
italien et le cinéma français des années 1930 (Marcel Carné
notamment) pour le fond, Il pleut sur notre amour permet à
Bergman de prendre ses marques et de démontrer toute l’étendue de
son talent de technicien. Le cinéaste s’applique au cadre, place
déjà un couple au centre de son histoire et sublime les femmes à
travers quelques pointes d’érotisme marquantes.
Si
le film reste un peu léger, Bergman joue habilement avec divers
éléments fantastiques à l’instar du personnage de l’ange
gardien omniscient qui s’adresse directement aux spectateurs. Le
réalisateur convoque également le mythe de Faust et certains contes
et légendes dans un mélange finalement homogène, maîtrisé,
sensible et émouvant, où le destin des hommes et des femmes dépend
des impérieuses autorités, tandis que les saisons se succèdent,
d’un hiver froid et rigoureux, à un été lumineux et prometteur.
Un
très joli film méconnu de l’immense cinéaste suédois,
magnifiquement interprété par Barbro Kollberg et Birger Malmsten,
un des futurs comédiens fétiches de Bergman.
L'éternel
mirage
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Holger Löwenadler, Anna Lindahl, Birger Malmsten
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h38
Année
: 1947
En
tenue d’officier de marine, Johannes Blom revient dans le port où
il séjourna sept ans plus tôt. Après une brève rencontre avec son
ancienne amie Sally, il s’isole sur la plage et s’abandonne aux
images du passé.
Même
s’Il pleut sur notre amour n’a pas rencontré le succès
escompté, Ingmar Bergman enchaîne immédiatement sur son prochain
film, L’Eternel mirage, adapté d’une pièce du dramaturge
finlandais Martin Söderhjelm.
Dans
son film précédent, le réalisateur suédois prenait encore ses
marques. Dans son opus suivant, son style commence clairement à
apparaître, même si L’Eternel mirage demeure encore
marqué par quelques références au cinéma français de Jean Renoir
et surtout de Marcel Carné, notamment Le Quai des brumes et Le
Jour se lève en ce qui concerne la forme du film et sa
structure en flash-back.
Les
thèmes de la famille et du couple sont au centre de ce troisième
film, magnifiquement cadré, photographié et interprété. On voit
ce qui a attiré Ingmar Bergman dans cette histoire, la douloureuse
et violente confrontation entre un père et son fils, un officier de
marine soumis aux ordres de son père, jusqu’à ce qu’ils se
disputent l’amour d’une jeune femme.
Le
cinéaste filme les silhouettes en ombre chinoise, le ciel chargé de
nuages menaçants, le reflet du soleil dans l’eau, les cheveux des
femmes dans le vent, la solitude des êtres, des personnages qui
rêvent d’une autre vie ou tout simplement d’une deuxième
chance.
Voici
une œuvre totalement méconnue d’Ingmar Bergman, à connaître
impérativement. A sa sortie en 1947, L’Eternel mirage se
voit récompenser par la Mention Spéciale du Jury au deuxième
Festival de Cannes.
Musique
dans les ténèbres
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Mai Zetterling, Birger Malmsten, Rune Andréasson, Ulla
Andreasson, Gunnar Björnstrand
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h27
Année
: 1948
Au
cours d’un exercice de tir, le jeune Bengt perd la vue. Quitté par
sa fiancée qui ne souhaite plus fréquenter un invalide, Bengt
délaisse sa passion pour la musique et perd toute envie de vivre. Il
rencontre alors Ingrid, jeune fille d’origine modeste, engagée à
son service. Auprès d’elle, Bengt renoue avec une certaine idée
du bonheur. Mais lorsqu’Ingrid se met à fréquenter un certain
Ebbe, Bengt sombre à nouveau…
« Musique
dans les ténèbres » est une réalisation de jeunesse de
Ingmar Bergman. Venu du théâtre, le réalisateur, âgé de trente
ans à peine, n’a pas encore trouvé ses marques. Il tourne des
films de commande qui louchent du côté du réalisme français de
Renoir, Carné ou Duvivier. Rien n’annonce le tournant que prendra
son œuvre.
Inspiré
d’un roman de l’écrivaine suédoise Dagmar Edqvist, le scénario
de « Musique dans les ténèbres » est à la limite de la
mièvrerie. Il a néanmoins offert à Bergman son premier succès
critique et public.
Aujourd’hui,
l’intérêt du film est ailleurs. Il réside dans l’approche
documentaire de Bergman, qui ne connaît, à ma connaissance, aucun
autre exemple dans le reste de son œuvre. Le réalisateur est allé
filmer à l’institut des jeunes aveugles de Stockholm (Jim Jarmusch
a fait la même chose à Paris avec Béatrice Dalle dans l’un des
sketch de Night on Earth en 1991) et il y a pris un vif
intérêt dont le film, quasi-documentaire, porte la trace.
Ville
portuaire
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Bengt Eklund, Nine-Christine
Jönsson, Mimi Nelson
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h30
Année
: 1948
Les
amours malheureuses de Gösta, un docker, et d'une jeune prostituée,
Berit, qu'il a sauvée de la noyade et retrouvée dans un bal.
Long
métrage à la facture classique se rapprochant des films noirs
américains des années 40, Ville Portuaire n’en demeure
pas moins une œuvre forte et personnelle qui développe déjà
nombres de thématiques chères au maître suédois.
Doté
d’une narration linéaire, Ville portuaire se construit
en suivant les recettes du polar psychologique. Son style nerveux (la
scène de bagarre est aussi vive que percutante), ses personnages
bien croqués, ses nombreux rebondissements et son « happy end » en
demi-teinte, font de Ville Portuaire un film d’école à
la maîtrise cinématographique remarquable.
Si
le passé de Berit et ses conséquences sont retranscrits au cours
des évènements qui se produisent, nous sentons à chaque plan
l’importance du vécu. En ce sens Bergman fait du Bergman et nous
offre dès 1948 les prémices d’un cinéma « humain » où chaque
sentiment transparaît par le corps. La douleur, les craintes et les
attentes sont si palpables chez Berit que nous souffrons
littéralement avec elle. Cette utilisation du corps (grande
importance du visage) atteindra des sommets dans Persona (1966)
et Cris et Chuchotements (1972).
En
grossissant le trait par difficulté de transcription des affres de
la vie, Bergman donne sens à l’action, nuance juste ce qu’il
faut les personnages secondaires (de la mauvaise mère au copain
docker philosophe de la vie) et surtout magnifie une histoire d’amour
semée d’embûches. Cette recherche du bonheur dans l’esquisse
d’une relation torturée, alimentera durablement le cinéma
bergmanien.Utilisant une seule fois le flash-back pour que Berit
raconte à Gösta son histoire, le cinéaste insiste sur le besoin de
dépasser ce passé qui la contraint à s’emmurer afin de protéger
les autres. La peur de la solitude est alors abordée… et le sera
pendant plus de 45 ans. Si la vie s’acharne, blesse autrui et rend
plus que hasardeux le partage, elle reste une force incroyable pour
surmonter toutes les épreuves. Alors que tout semble désespéré,
Bergman sauve son couple et l’envoi vers de nouveaux combats.
La
prison
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Doris Svendlund, Birger Malmsten,
Anders Henrikson
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h19
Année
: 1949
Un
cinéaste reçoit la visite de son ancien professeur de mathématiques
qui sort d'un asile d'aliénés. Celui-ci lui propose de réaliser un
film sur le thème: "Notre monde est l'enfer et le diable dirige
tout".
Les
cinq premiers films d'Ingmar Bergman sont marqués par une cinéphilie
partagée entre une influence directe du cinéma américain et la
noirceur des films de Jean Duvivier ou de Marcel Carné, combinée à
une forme d'existentialisme à la suédoise, dont Kierkegaard est à
l'évidence le lointain père spirituel et qui débouche sur une
forme de révolte encore très adolescente. Un pessimisme fondamental
mêle les thèmes du désespoir, de l'avortement, du suicide et du
passé douloureux. Prison (1949) concentre toutes ces constantes
sur fond d'angoisse existentielle proche de la philosophie de Sartre.
Bergman circonscrit une part de son territoire de cinéaste, sous
l'influence directe de Rossellini. D'après Roger Tailleur, le
critique de Positif, La Prison est «le premier des films
cérébraux de Bergman». Une vision de l'enfer à travers un
quotidien tragique, telle est la proposition d'Ingmar Bergman, qui
réussit à magnifier un parcours terrible par une mise en scène
lumineuse qui annule tout misérabilisme. Le cinéaste élève son
histoire et ses personnages au-delà de la condition à laquelle les
assigne le script par un recours aux symboles (les barreaux dans la
cave, la lumière se reflétant sur le visage de Brigitta) et à
l'abstraction, à l'image d'un bref cauchemar terrassant qui dit
l'impossibilité de fuir le réel. Ce refus du naturalisme est
inscrit dans la forme même du film, proche du conte dans sa manière
très nette d'opposer des personnages (Peter et Linnea semblables à
des monstres; Brigitta vue comme une figure de l'innocence) tout en
ne les réduisant pas à des représentations allégoriques. La
complexité des protagonistes est moins dévoilée par les dialogues
que par la mise en scène, que ce soit par la distance de la caméra
avec leurs visages ou par l'emploi subtil du noir et blanc – il
suffit de voir comment la blancheur du visage de Doris Svetlund est
accentuée par le jeu d'éclairage : ainsi, c'est autant une actrice
qui est mise en valeur que l'empathie avec le personnage qui est
définitivement scellée. En somme, "La prison", sixième
film d'Ingmar Bergman, est déjà un film d'une maturité exemplaire
contenant des thèmes chers au cinéaste suédois.
La
fontaine d'Aréthuse ou La soif
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Eva
Henning, Birger
Malmsten, Birgit
Tengroth
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h30
Année
: 1949
Un
couple désuni traverse l'Allemagne dévastée par la guerre.
Retranchés dans leur solitude, ils se remémorent le souvenir de
leurs aventures respectives.
Quelques
mois avant de sortir Törst (traduit tantôt par La
Fontaine d’Aréthuse, tantôt par La Soif), Ingmar Bergman
tournait La Prison, premier scénario original écrit de sa
plume qu’il tournait par lui-même. Echec autant critique que
commercial, le film abordait une thématique particulière :
celle de l’enfer sur terre, et de sa fuite au travers des relations
de couple. Il n’y a qu’un pas à faire pour affirmer que La
Fontaine d’Aréthuse n’est qu’un remake de fond de La
Prison, ce qui n’est que partiellement vrai.
En
dehors d’une conclusion légèrement moins pessimiste et
définitive, le cheminement philosophique emprunté par Bergman
dans La Fontaine d’Aréthuse n’a rien de nouveau. Il
est même assez amusant d’interchanger des lignes de dialogues
avec La Prison et de mettre en avant des similitudes
troublantes : la vision est moins globale, et se rapproche
parfois subtilement de l’autobiographie. On connaît les relations
compliquées de Bergman avec les femmes (il en épousa pas loin d’une
demi-douzaine, et c’est sans compter ses très nombreuses
maîtresses), il n’est donc pas surprenant que l’idée de
l’impossibilité de la vie conjugale fasse aussi partie intégrante
de sa réflexion. C’est finalement la principale différence qui
sépare La Fontaine d’Aréthuse de La Prison :
celle de la désignation explicite d’une solution par Bergman à
l’horreur du monde. L’âme sœur, pour lui, n’existe pas, mais
être accompagné est préférable à la solitude lorsque l’on
affronte les malheurs de la vie.
Plus
digeste car bien moins cynique que certains de ses précédents
travaux, Bergman trouve ici une forme de poésie anthropomorphique.
Teinté d’une douce mélancolie appuyée par les flashbacks, la
beauté de La Fontaine d’Aréthuse n’en est que
renforcée par sa formidable esthétique. Le talent du metteur en
scène pour filmer des visages, surtout en plan rapproché, ce
mouvement passionnant du cadre dans ces environnements étriqués, ce
jeu habile du hors-champ lors de certaines scènes… Sans être un
monument de mise en scène, La Fontaine d’Aréthuse est
une mine d’or d’analyse pour quiconque s’amuse à lire entre
les pellicules.
Le
parallèle avec La Prison saute aux yeux, mais en se
révélant narrativement moins confus, plus pertinent et surtout
beaucoup plus accompli dans sa démarche difficile, La Fontaine
d’Aréthuse est une réussite évidente tant sur plan
plastique que scénaristique. On en regretterait presque des retours
en arrière qui s’enchainent péniblement ; car ni vu ni
connu, La Fontaine d’Aréthuse livrait déjà pour
l’époque une fournée de personnages féminins absolument
brillants, quel que soit le point de référence temporel. Et ça,
peu de cinéastes peuvent s’en vanter.
Vers
la joie
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Maj-Britt Nilsson, Stig Olin, Victor Sjöström
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h30
Année
: 1950
En
pleine répétition de la Neuvième Symphonie de Beethoven, un
violoniste apprend la mort accidentelle de sa femme et se souvient.
Le
film date de 1950, et Ingmar Bergman n’en est pas à son premier
essai sur la conscience du couple. Toutefois, Vers la joie prend
une forme particulière qui le rend presque unique. En effet, aux
vicissitudes d’un couple, il ajoute le portrait d’un artiste
plongé dans le doute.
On
retrouve ainsi dans le film un concentré de la conscience
bergmanienne. Celle qui amène à réfléchir le spectateur à
travers une mise en scène profondément installée dans
l’expectative. A cet égard, Bergman est très proche d’Antonioni.
De nombreux plans, lors des scènes de disputes et de réconciliations
entre Martha et Stig sont emprunts d’une lenteur propre à la
réflexion. Le silence en dit souvent plus long que de long discours.
Les
plans de portraits se succèdent. Parmi eux, on y retrouve le plan
emblématique de Bergman composé d’un grand focus sur le visage du
protagoniste et en arrière fond, en flou, l’autre protagoniste,
débout au milieu de la pièce. Cette scène récurrente symbolise le
doute et l’absence du personnage dans la conversation. Il est vrai
que le portrait de Stig, ce musicien ambitieux n’est pas aussi
abouti que dans L’heure du loup (1968) ou même
dans Après la répétition (1984). Il en demeure pourtant
très attachant oscillant entre entêtement et brillance de sa
personnalité. On le voit fuir puis renaître.
Ainsi,
il ne faut pas se tromper, Vers la joie est avant tout le
portrait de Stig, un musicien ambitieux qui avance au gré des ses
humeurs même si la sensibilité du portrait de l’artiste provient
du couple qu’il forme avec Martha. Ce mélange habile entre romance
et portrait constitue le tour de force du film, qui annonce les plus
grandes œuvres futures.
Certes,
la mise en scène reste sobre, sans débordements lyriques ou
pétillants comme l’ambitieuse mise en scène de L’Attente
des femmes (1952). Il n’en reste que le récit est porté par
une douceur de vivre, proche du réalisme dramatique de Mizoguchi
tout en conservant une poésie comique très fellinienne. Sur un air
de Beethoven, Vers la joie porte à l’écran les nombreux
espoirs du metteur en scène notamment dans le ton volontairement
enjoué et poétique du film. On y retrouve également un concentré
des grandes thématiques bergmaniennes à venir, l’artiste,
l’absence, le couple, le doute, la mort…
« Les
violoncelles doivent chanter à tout rompre, c’est une explosion de
joie, pas celle qui se traduit par un rire […], je veux parler
d’une joie immense, débordante, au delà de la douleur et du
chagrin infini […] Une joie incompréhensible »
tempère Sönderby. « L’Ode à la joie » (dernier mouvement de la
9e Symphonie de Beethoven), en tant que musique de fond finale,
constitue l’apothéose émotionnelle du film.
Vers
la joie semble constituer une référence « unique » vers une
définition de la conscience bergmanienne.
Cela
ne se produirait pas ici
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Signe Hasso, Alf Kjellin, Ulf Palme
Film
suédois
Genre
: espionnage
Durée :
1h24
Année
: 1950
Atka
Natas est un agent secret du régime oppressif de Liquidatzia. Il
rend visite à son ex-épouse Vera, une chimiste qui est impliquée
dabns un réseau d'exilés qui tentent de faire sortir leurs
compatriotes de Liquidatzia. Almkvist, un policier local honnête et
ancien amant de Vera enquête sur la mort de l'un des réfugiés.
Natas a une liste d'agents opérant dans le pays qu'il tente de
monayer. Vera tente de le tuer avant qu'il ne puisse le faire et ce
d'autant plus qu'il menace son plan d'évasion de ses parents.
Cela
ne se produirait pas ici est un film que Bergman fut obligé de
tourner et qu'il renia très rapidement pour en bloquer les
diffusions. Il n'y eut donc que quelques rares séances autorisées..
Bergman
tourna donc ce film sous une double contrainte : "célébrer"
le retour de l'actrice Signe Hasso après une carrière à Hollywood
et signer un thriller politique façon guerre froide où un pays
imaginaire envoie des espions à Stockholm pour rapatrier des
réfugiés politiques. Sauf que Signe Hasso fut malade durant le
tournage pour une implication jugée décevante par Bergman et que le
studio de production employait des baltes en exil que Bergman
connaissait suffisamment bien pour trouver que le scénario était
idiot et ne leur rendait pas hommage.
Cela
ne se produirait pas ne ressemble pas du tout à un Bergman movie :
c'est un film de propagande déguisé sous des habits de
thriller/polar/espionnage, résolument sans intérêt au niveau des
personnages il est vrai, et très fade dans son traitement.
Il
en résulte un film forcément impersonnel, loin des premières
réussites que commençait à signer Bergman. Il n'essaie même pas
d'en faire un exercice de style, tout juste reproduit-il quelques
figures de style en pilotage automatique avec les ombres des stores
vénitiens, les espions habillés façon gangster ou une traque
final. Sauf que Bergman montre à plusieurs moment le mépris affiché
pour le matériel qu'il a entre les mains, tirant presque vers la
parodie, ou le doigt d'honneur anti-spectaculaire.
Ces éléments
subversifs sont surtout présents dans la seconde moitié qui devient
ainsi plutôt fun tandis que la première présente très peu
d'intérêt avec en plus de gros souci dans l'exposition totalement
bâclé des personnages et de l'intrigue.
La
profusion des personnages et l'errance du scénario font qu'on ne
s'attache pas à ces grandes figures héroïques, qu'on se fiche un
peu de leur sort, et que le message prophétique de Bergman ne passe
pas du tout. Il tente de pointer ici les dangers d'un retour du
nazisme, à travers les aventures d'un petit groupe d'exilés
politiques ; mais le scénario est très appuyé, souligne tout, nous
explique comme à des gosses ce qu'il faut penser. Voilà qui est
bien loin de la subtilité ordinaire de Bergman.
Jeux
d'été
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Maj-Britt Nilsson, Birger Malmsten, Alf Kjellin
Film
suédois
Genre
: drame, romance
Durée :
1h36
Année
: 1951
Marie,
danseuse étoile, reçoit un jour un mystérieux colis : c'est le
journal intime de son ami de jeunesse, Henrik. Elle part à la
recherche de cet amour et retrouve le souvenir de son premier amant
et de leur idylle abrégée par la mort de celui-ci, disparu
tragiquement dans un accident.
Depuis
Godard et son article élogieux de 1958, Jeux d’été semble
être entré dans un long hiver. Pourquoi tout le monde se
souvient-il de Monika (1952) quand la mémoire semble avoir
égaré Marie, l’héroïne de Jeux d’été, au fond du lac
sur lequel elle voguait ? N’est-il pas, comme Godard le criait, «
le plus beau des films » ? Pourquoi ne voir dans ce dixième
long-métrage, qu’un essai de jeunesse qui participerait d’une
longue mise en place du grand œuvre à venir ? Faisons donc comme le
public suédois de l’époque qui l’avait adoré, aimons Jeux
d’été pour ce qu’il est : le premier film de bout en bout
singulier d’Ingmar Bergman. Car avec Jeux d’été,
Bergman begins.
«
Pour la première fois, j’avais l’impression de travailler d’une
façon personnelle, avec un style personnel. J’avais l’impression
d’avoir réalisé un film qu’aucun autre ne pourrait refaire
après moi, il ne ressemblait à aucun autre film, c’était mon
film, du début à la fin. »
Comme
le corps, la pensée a ses réflexes. L’un de ses plus
insupportables est la mauvaise tournure qu’elle prend lorsqu’elle
se penche sur le passé. Car elle ne peut s’empêcher de le lire à
la lumière de ce qui est venu après. Il en va ainsi de Jeux
d’été tourné par Bergman en 1950 et sorti en 1951 : la
critique ne peut s’empêcher d’y voir la préfiguration des
thèmes et obsessions que Bergman mettra formellement au point bien
plus tard. On croit saisir l’essentiel en remarquant que le maître
de ballet joué par Stig Olin ressemble étrangement au Bengt Ekerot
du Visage (1958) ; on prend des airs sagaces en remarquant
que le journaliste sceptique, incarné par Alf Kjellin, est un
Vergerus avant l’heure, figure qui deviendra, par la suite
seulement, récurrente chez Bergman ; enfin, Marianne Höök va
jusqu’à faire d’une scène d’échec une « étude
préliminaire »
du plus célèbre échec et mat de l’histoire du
cinéma, celui du Septième Sceau (1957), dans lequel un
chevalier engage une partie avec la Mort. Jeux d’été ne
serait pas un commencement, mais de multiples pierres en attente de
développement. Et quand ce film n’est pas une « annonce
prometteuse », il est un sous-Monika, son film de 1952,
œuvre-matrice de la Nouvelle Vague française, devenu mythe
cinéphilique. Car si Truffaut immortalisait la sensualité d’Harriet
Andersson en faisant voler à son Antoine Doinel, dans Les
Quatre Cents Coups, une photographie de la pin-up suédoise,
il ne pouvait pas se douter qu’il organisait dans un même temps la
mise à mort de Jeux d’été. Comme si la mémoire ne pouvait
aimer deux images à la fois.
Qu’est-ce
qui commence véritablement avec Jeux d’été ? Que voit
naître à lui le cinéma dans ce film réalisé par un des anciens
nègres de la Svensk Filmindustri qu’est resté Bergman tout au
long des années quarante ? C’est d’abord une méthode. Du fait
d’une réduction budgétaire imposée par une crise du studio et de
l’échec financier de son précédent film, Bergman va chercher à
se faire tout petit en réduisant au maximum son équipe. Pour cette
raison, il prend le large et s’en va tourner en extérieur dans
l’archipel de Stockholm avec le minimum d’éclairage et de
maquillage. De là cette atmosphère de liberté de Jeux d’été à
laquelle participent des plans parfois mal éclairés et des cadrages
improbables mais toniques. Bergman a passé dix ans à maîtriser sa
technique, comme pour mieux l’oublier dans ce film. On y comprend
que la technique est une affaire de respiration. Comme il l’écrit
lui-même dans son autobiographie, la technique, « c’est le
mouvement de la caméra en relation avec l’acteur ». Tantôt
collant l’optique à Marie dans ces plans coupés à la Dreyer où
seul un œil et un bout de visage échappent au noir, tantôt
laissant vivre à la Renoir ses personnages dans le cadre, Bergman se
sert de la distance comme d’un souffle et filme autant ses
personnages que l’air qui les entoure. Le naturalisme qu’appréciera
chez lui la Nouvelle Vague est fait d’air frais et d’espaces
vierges de toute lentille.
Jeux
d’été, c’est ensuite la naissance d’une forme, d’une figure
de femme forte et conquérante, inspirée de son histoire amoureuse
avec Gun Grut, journaliste et « femme de caractère à
l’intelligence remarquable », à en croire l’amoureux que fut
Bergman. Dès le début de Jeux d’été, des hommes préparent
l’entrée de cette femme et nous parlent d’une danseuse, d’une
répétition du lac des cygnes, d’une étoile qui aurait vieilli.
Mais lorsque Bergman nous la fait découvrir, c’est telle qu’en
elle-même, dans sa loge d’artiste. On y voit deux femmes qui, face
à leur miroir, se parlent de leurs rêves, de leur travail qui leur
use « les pieds et même l’âme immortelle. » La clope
à la bouche et d’un air frondeur, dressée en « porte-parole
de la féminité victorieuse », une femme nous parle de la chose la
plus secrète, la plus intime, la plus rare : la chose mentale. Comme
rarement avant lui au cinéma, Bergman filme une femme qui se sent
endolorie et qui le dit. Ce faisant, il redécouvre avec impudeur
cette vieille et oubliée notion – que seul un enfant terrible du
protestantisme pouvait réinventer – l’âme, et en fait une
alcôve, un lieu pour l’érotisme. Dès lors, et parce que le
cinéma n’a a sa portée que des corps et des paroles, tomber
amoureux, « c’est surtout sur la peau, comme dit Marie. Passe
ta main dessus… Un peu partout, ça donne le frisson. » Sans
surprise, dans la suite du film, l’amour sera une question
d’entrailles et la pensée un effet des sens. Et définitivement,
l’âme quitte son piédestal de principe vital pour se retrouver
mêlée à la tambouille affective.
Jeux
d’été peut être lu comme une réponse par l’image à la
question : comment représenter l’intime, la chose sentimentale ?
Marie (Maj-Britt Nilsson) trouve un paquet devant la sortie des
artistes, le journal intime du jeune Henrik (Birger Malmsten) qui
relate leur idylle de jeunesse. En surimpression, le visage de
l’adolescent apparaît sur le livret. Ce journal rouvre les lèvres
d’un vécu amoureux depuis treize années refermées. Tout le monde
parle, à propos de ce film, de structure en flash-back. Mais il suit
plutôt la danse des réminiscences. Quelle différence ? La
réminiscence est au flash-back ce qu’une intrusion brutale dans
notre foyer est à une visite guidée dans un musée : autant le
flash-back garde en lui un air de programmation plan-plan, autant la
réminiscence se fait à notre insu, dans une irrésistible violence.
Bref, si le flash-back est une méthode, la réminiscence est l’éclat
surprenant du passé dans l’instant présent. Le visage d’Henrik
sur celui de Marie est la première de ces intrusions par laquelle
l’image offre à nos regards ce doux viol de l’intime. Cette
intimité muette, Bergman la saisit pour la première fois par un
simple plan sur le regard de Marie. Par ce simple contre-champ sur
son regard, par ce gros plan sur son œil maquillé, à cet instant
précis, le spectateur comprend que Marie n’est pas seulement en
train de regarder un objet quelconque, mais que quelque chose du
passé est venu la visiter et l’oblige à se rappeler ; nous
savons, parce que ce plan dure quelques secondes de trop, que cette
personne n’est plus dans l’instant, mais dans un ailleurs qui
n’appartient qu’à elle.
Cela
ne fait pas cinq minutes que le film est lancé et déjà nous savons
que tout ce qui suivra ne se passera pas ici et maintenant mais sur
des rives personnelles, intimes, jusqu’ici oubliées, sur les bords
du passé. Le journaliste avait prévenu en confiant le paquet :
« c’est privé » avait-il dit, sûrement un peu gêné.
La mémoire dans Jeux d’été est une perception privée.
À cet instant précis, la chose sentimentale s’immisce dans le
film pour ne plus le quitter.
« Dans
l’histoire du cinéma, il y a cinq ou six films dont on aime à ne
faire la critique que par ces seuls mots : "C’est le plus
beau des films !" Parce qu’il n’y a pas de plus bel
éloge. Pourquoi parler, en effet, plus longuement de Tabou, Voyage
en Italie ou du Carrosse d’or ? Comme l’étoile de
mer qui s’ouvre et se ferme, ils savent offrir et cacher le secret
d’un monde dont ils sont à la fois l’unique dépositaire et le
fascinant reflet. La vérité est leur vérité. Ils la portent au
plus profond d’eux-mêmes, et, cependant, l’écran se déchire à
chaque plan pour la semer à tous vents. Dire d’eux c’est le
plus beau des films, c’est tout dire. Pourquoi ? Parce que
c’est comme ça. Et ce raisonnement enfantin, le cinéma seul peut
se permettre de l’utiliser sans fausse honte. Pourquoi ? Parce
qu’il est le cinéma. Et que le cinéma se suffit à
lui-même. […] Bref, d’entre tous ses privilèges, le
moindre, pour le cinéma, n’est certes pas d’ériger en raison
d’être sa propre existence, et faire, par la même occasion, de
l’éthique son esthétique. Cinq ou six films, ai-je dit, + 1,
car Sommarlek est le plus beau des films. » (JLG,
1958)
L'attente
des femmes
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Anita Björk, Eva Dahlbeck, Maj-Britt Nilsson
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h48
Année
: 1952
Une
maison de vacances, au bord d’un lac. Des femmes passent la
soirée entre elles, attendant que leurs maris respectifs, quatre
frères, les y rejoignent. Elles sont diversement pleines d’espoir
ou tendues, selon que leur couple va bien ou pas, et l’attente les
incite à se remémorer ce qui, pour chacune, fut le moment où
l’orientation de sa relation conjugale s’est décidée.
Film inhabituel
que celui-ci, dont la narration est éclatée du fait de sa
structure, reposant sur trois histoires principales. Il creuse la
question du couple, comme lieu de lutte des pouvoirs, de révélation
et de compromission - et en cela il appartient à l’une des grands
thématiques du cinéma de Bergman - et en même temps il explore
différentes tonalités de récit, presque des genres, littéraires
ou cinématographiques. Ainsi, l’histoire de Rakel et d’Eugen est
un drame classique de l’adultère bourgeois (on pense Stendhal,
Flaubert), tandis que le segment consacré à Marta et Martin est
quasiment muet et clairement influencé, par moments, par
l’expressionnisme allemand ou par le surréalisme. Enfin, l’épisode
concernant Karin et Fredrik, hautement lubitschien dans son
traitement, tient de la plus pure "comédie du remariage" .
Un
été avec Monika ou Monika et le désir
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Harriet Andersson, Lars Ekborg
Film
suédois
Genre
: comédie dramatique
Durée :
1h35
Année
: 1953
Livreur de
boutique vivant seul avec un père veuf, Harry (Lars Ekborg)
rencontre Monika (Harriet Andersson), adolescente de deux ans sa
cadette. Elle abandonne sa famille nombreuse, lui son poste de
sous-fifre, et ils naviguent vers l’archipel suédois pour un été
d’aventure.
« Je
dois le dire, on a juste fait Monika pour s’amuser. J’ai
rencontré l’auteur dans la rue et je lui ai dit : "Hello !
Qu’est-ce que tu fais ?" - Il m’a répondu : "Et
toi ?" On s’est raconté ce qu’on faisait, il était en
train d’écrire l’histoire d’une jeune fille qui séduit un
jeune homme, ils font une fugue, passent l’été ensemble, au bord
de la délinquance, et quand vient l’hiver, ils rentrent en ville,
ils ont des difficultés et se séparent. Je me suis dit : "Mon
Dieu ! C’est un film !" On l’a écrit ensemble
avant qu’il ne rédige son roman. Je crois qu’il a écrit le
roman très vite. Tout ce qui entoure Monika a été
plaisant, sans obstacles, sans difficultés. C’était tellement bon
marché, ça n'a rien coûté ! Juste une petite équipe,
quelques acteurs qui ne coûtaient rien. Et puis je venais de
découvrir Harriet. Elle avait déjà joué dans quelques films et
j’ai demandé à un metteur en scène avec qui elle avait déjà
joué : "Pensez-vous que je puisse lui confier le rôle ?
- Je ne pense pas, si vous le faîtes, ce sera à vos risques et
périls !" Mais j’étais fasciné par cette fille. Elle
travaillait dans un music-hall où elle chantait, dansait et
racontait des blagues cochonnes, avec une troupe
incroyable... (…) Harriet était très belle. Et elle
avait dix-neuf ans. On a fait le film, ça a été une très belle
période. » (Ingmar Bergman)
La
carrière d’Ingmar
Bergman s’est constamment partagée entre la pratique
du théâtre et du cinéma. Mais alors que les répétitions
théâtrales l’occupaient en hiver, pour une période plus longue,
dans un travail qu’il décrit comme plus harassant (et important à
ses yeux), ses tournages avaient lieu l’été, si possible loin de
Stockholm, pour une durée plus courte, dans une simplicité de
moyens qu’il affinera au cours de sa carrière. Alors même qu’il
prêtait moins d’importance à ses films qu’à ses pièces en les
tournant, il y trouva plus de joie et de satisfaction. A le lire et
l’écouter, on remarque d’ailleurs combien le 7ème art est pour
lui source de fascination plus directe (le lien à l’enfance, à
l’imaginaire des lanternes magiques, redoublé par l’amour de la
nature et des belles femmes) que les planches qui resteront pour lui
un perpétuel lieu de lutte (faire la guerre au mauvais théâtre,
rendre les institutions qu’il dirige invivables aux théâtreux,
dans le sens le plus péjoratif du terme). Lui qui a élevé le
cinéma là où peu réussirent (ou même envisagèrent de)
l’emmener, ne considérait au fond cet exercice que comme une
activité de second ordre... mais d’un second ordre qui lui
donnerait plus de plaisir que le premier. Ce paradoxe en explique en
partie un autre de l’œuvre bergmanienne : plus les films sont
petits, plus ils ont de chance d’être grands.
Avant
la période Fårö, deux petits films estivaux portent au
plus haut point ce paradoxe : les jumeaux Jeux
d’été et Monika, deux histoires d’amours contrariées
tournées entre juillet et août, loin des pressions de la capitale,
dans les lieux qui rappellent à Bergman la part la plus joyeuse de
son adolescence, les vacances sur l’archipel et les premières
aventures qu’il y vécut. Jeux
d'été,
excellent film au demeurant, est une œuvre typique des années 50 -
dans sa grammaire, ses flash-back, dans son jeu, son fatalisme de
ton... Monika c’est autre chose, les mêmes ingrédients
pour un résultat opposé : la légèreté, l’invention,
l’éloge de la révolte, la bienveillance à l’égard d’une
jeunesse écrasée par une génération installée, un regard
admiratif, bienveillant et lucide sur un couple en cavale.
L’histoire, pourtant, est la plus vieille qui soit : lui,
dix-neuf ans, gauche et enthousiaste, elle, dix-sept, rouée, trop
belle pour lui. Ils sont jeunes, ils sont amoureux, ils s’enfuient.
Très vite, le dénuement leur pèse. Les exigences érotiques de la
jeune fille ne sont probablement pas satisfaites par le jeune homme
inexpérimenté... Ils mettent fin à leur cavale, rentrent à
Stockholm. Elle est enceinte. Jeunes parents, la vie les a à
l’usure. Elle le quitte dans les bras d’un autre. Il garde le
bébé. Sur ce canevas archétypal - et sans même
jouer contre l’intrigue -, Bergman crée dans un geste
instinctif le canevas formel de la modernité.
Première
rupture, centrale et essentielle : en finir avec le flash-back
comme manière de faire avancer l’histoire. Non pas qu’il ne
doive y en avoir aucun (le film se termine sur un souvenir du jeune
père abandonné), mais que l’avancée du drame telle que vécue
par le couple doit être respectée. Suivre la linéarité, c’est
donner le droit aux protagonistes de faire des erreurs, de se tromper
sans être surplombé, serait-ce par eux-mêmes. Quand la jeune fille
désinvolte propose d’aller voir... un précédent film de Bergman
au cinéma, c’est cette négation de l’élan par le savoir
(postérieur, mais rendu préalable au moyen d’un procédé) qui
est par ce clin d’œil mis en boîte. Aucune chance que leur été
à eux ne se termine mieux que celui de leurs prédécesseurs, mais
ce n’est pas cette issue (sur laquelle il reste absolument honnête)
qui intéresse le metteur en scène. Le temps présent regagne alors
sa valeur. La modernité assume de ne voir au cinéma que des moments
actuels. Cette instantanéité du cinéma n’implique pas le moins
du monde une malhonnêteté quant aux fins. C’est en fait elle, au
contraire, qui permet de se débarrasser du happy-end (Monika
et son petit copain vont finalement voir une bluette américaine où
un baiser sur fond de Farewell my friend fait sangloter
l’une et bâiller l’autre). Avec la linéarité, s’invite au
cinéma l’ordinaire - ce couple mal-assorti, un souvent agaçant
caneton et une sympathique grue, pas au-dessus des contraintes
matérielles. Alors même qu’on le dit élitaire, le geste moderne
ramène le cinéma sur terre, hors d’un cadre tout explicatif (le
scénario sur-organisé, les films "à message"), au niveau
des affects.
Le
geste ne passera pas inaperçu. C’est l’affiche
de Monika qu’Antoine Doinel volera dans Les
400 Coups (ce
qui ne manque pas de piquant quand on sait que Truffaut critique
donnait le film en exemple de faux érotisme), l’éloge qu’en
fera Godard dans
les Cahiers (Bergmanorama un panégyrique de Jeux
d’été et Monika)
représente le versant positif des tares dénoncées par son confrère
dans Une Certaine tendance du cinéma français, un modèle de
cinéma par lequel les Jeunes Turcs répondront aux
anciens. Monika introduit une nouvelle fonction de la
modernité cinématographique, celle de produire des films qui
seraient des déclarations d’amour par leur auteur à une
comédienne étant simultanément leur compagne. L’idée qu’un
tournage serait un documentaire sur lui-même, où s’enregistrent
les joies et les possibles déconvenues qu’éprouve un couple qui
s’y est engagé respectivement devant et derrière la caméra. Le
prototype même de l’œuvre que Truffaut avait en tête quand il
déclarait en conclusion de son manifeste que « le film de
demain sera un acte d’amour ». Il y a une ironie réjouissante
à ce que le chef-d’œuvre accomplissant le plus en propre ce
programme avant que ne l’endosse la Nouvelle Vague ait été
réalisé par un cinéaste si souvent taxé de mépris, de hauteur,
d’austérité artistique et de sévérité pour ses personnages.
Mais la légende du Bergman pisse-froid a encore la vie dure... et de
beaux jours devant elle à en croire la tendance à ré-enterrer
chaque jour les plus vivants des maîtres défunts. Avec, en
contrepartie, la perspective plus encourageante d’un Bergman
quelque part, par quelqu’un ou quelqu’une, constamment
redécouvert.
« Pour
tenir le rôle de Monica, on choisit une jeune comédienne qui jouait
dans la revue Scala en bas résilles et décolletés éloquents. Elle
avait déjà un peu travaillé pour le cinéma et elle était fiancée
à un jeune comédien. (Ndlr : Bergman était lui-même marié à
ce moment) Nous sommes partis tourner les extérieurs dans
l’archipel, à la fin de juillet. Il était prévu que L’Eté
avec Monica serait un film à petit budget, c’est-à-dire avec
des ressources limitées et un personnel réduit au minimum. On
habitait à Klockargården à Ornö. Tous les matins, on partait sur
des bateaux de pêche jusqu’à un groupe d’îles exotiques, au
fin fond de l’archipel. Une insouciance proche de l’euphorie
s’empara tout de suite de moi. Mes problèmes professionnels,
financiers, conjugaux disparurent de mon horizon. On vivait dehors,
assez confortablement on travaillait le jour, le soir, à l’aube et
par tous les temps. Les nuits étaient courtes et le sommeil sans
rêves. Après trois semaines d’efforts, on a envoyé nos résultats
à développer. Au laboratoire, une machine était défectueuse,
résultat : une rayure apparut sur des milliers de mètres de
pellicule et il fallut recommencer presque tout. On a versé quelques
larmes de crocodiles, mais on s’est réjoui en secret de cette
liberté prolongée.
Le travail cinématographique est une
activité fortement érotique. On vit avec les comédiens, sans
réserve, on se livre totalement et mutuellement. L’intimité,
l’affection, la dépendance, la tendresse, la confiance et la foi
devant l’œil magique de la caméra apportent une sécurité
chaleureuse et peut-être illusoire. Tension, détente, respiration
commune, moments de triomphe, moments d’échecs. L’atmosphère
est irrémédiablement chargée de sexualité. Il m’a fallu de
nombreuses années pour apprendre qu’un jour la caméra ne tourne
plus et que le projecteur s’éteint.
Harriet Andersson et moi
avons travaillé ensemble pendant des années. C’est quelqu’un
d’étrangement fort, mais de vulnérable, son talent est traversé
par des traits de génie. Son rapport à la caméra est direct et
sensuel. En tant que comédienne elle est souveraine, en une seconde
elle passe d’une extrême à l’autre, tantôt elle se laisse
porter par l’émotion du personnage, tantôt elle enregistre avec
objectivité les choses. Son humour est caustique, jamais cynique.
C’est vraiment quelqu’un digne d’être aimé et elle compte au
nombre de mes amis les plus chers. » (I.B.)
La
puissance conférée à l’actrice et son rôle (selon une autre
règle moderne, les deux se confondant) culmine en un regard-caméra,
fixant le spectateur et le mettant au défi de la juger. Actrice plus
forte que les règles conventionnelles (faire oublier la caméra),
femme au-dessus d’un éventuel tribunal des bonnes mœurs incarné
dans un public qui saurait mieux. On a suffisamment répété (à
tort) combien le cinéma de Bergman s’encombrait peu de politique,
pour préciser au sujet de ce passage inévitable (on ne saurait
écrire sur le film en évitant ce moment inscrit dans tous les
manuels de cinéma où Harriett Andersson regarde le spectateur face
caméra comme un défi aux règles du cinéma), ce qu’il porte
d’affirmatif, tant sur la place de comédienne que sur celle qu’une
femme peut revendiquer dans l’espace public.
« Quand parut
Vadim, nous l’applaudîmes d’être à l’heure juste alors que
la plupart de ses confrères retardaient encore d’une guerre. Quand
nous vîmes les grimaces poétiques de Giulietta Massina, nous
applaudîmes de même Fellini dont
la fraîcheur baroque sentait bon le renouveau. Mais cette
renaissance du cinéma moderne, cinq années plus tôt, le fils d’un
pasteur suédois l’avait déjà portée à son apogée. A quoi
rêvions-nous donc quand sortit Monika sur les écrans
parisiens ? Tout ce que nous reprochions encore de ne pas faire
aux cinéastes français, Ingmar Bergman l’avait déjà
fait. Monika, c’était déjà Et Dieu créa la femme,
mais réussi de façon parfaite. Et ce dernier plan des Nuits de
Cabiria, lorsque Giulietta Massina fixe obstinément la caméra,
avons-nous oublié qu’il est déjà, lui aussi, dans
l’avant-dernière bobine de Monika ? Cette brusque
conspiration entre le spectateur et l’acteur qui enthousiasme si
fort André Bazin, avons-nous oublié que nous l’avions vécue,
avec mille fois plus de force et de poésie, lorsque Harriet
Andersson, ses yeux rieurs tout embués de désarroi rivés sur
l’objectif, nous prend à témoin du dégoût qu’elle a d’opter
pour l’enfer contre le ciel. N’est pas orfèvre qui veut. N’est
pas en avance sur les autres qui le crie sur les toits. Un auteur
véritablement original est celui qui ne déposera jamais ses
scénarii à la société du même nom. Car est neuf, nous prouve
Bergman, ce qui est juste, et sera juste ce qui est profond. Or, la
profonde nouveauté de Jeux
d’été de Monika,
de La Soif, du Septième
Sceau,
c’est d’être avant tout d’une admirable justesse de
ton. » (JLG)
Monika reprend
les éléments du naturalisme (misère quotidienne, banalité du
malheur, chape sociale inévitable) pour les tirer vers un ailleurs
de la création - expressivité des paysages (le départ rayonnant
sur les eaux de Stockholm, le retour grisâtre sous un ciel de
plomb), affirmation d’un désir, gauche et maladroite de la part du
comédien, racée, gracieuse et entière de la part du metteur en
scène qui filme amoureusement une muse clandestine. Lutte contre la
laideur de la vie résignée. Pas d’épate, pas d’alambiquage,
juste une actrice, une île. Et la ville, la vie comme elle va. Et
comment l’actrice et l’île valent mieux que tout ça. En
sous-titre d’un paragraphe de son article sur Bergman, Godard
n’écrivait-il pas de lui: le dernier grand romantique ?
La
nuit des forains
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Ake Grönberg, Harriet Andersson, Hasse Ekman
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h33
Année
: 1953
En
1900, un petit cirque ambulant donne des représentations au hasard
des villes rencontrées. La petite troupe s’arrête dans un village
où, trois ans plus tôt, le directeur du cirque a abandonné sa
femme et ses enfants. Il leur rend visite.
La
Nuit des forains est l’admirable description du monde des
artistes ambulants, et à chaque instant éclate l’amour du
cinéaste pour les acteurs, le théâtre, la scène.
La
Nuit des forains appartient à la première période de l’œuvre
de Bergman, période qui court jusqu’à la rupture que
représentent Les
Communiants et Le Silence. Des premières œuvres
romantiques et sentimentales, qui n’ont pas la sécheresse et
l’âpreté de réalisations futures. Mais on trouve dans la
première partie de son œuvre des thèmes et des formes que Bergman
réutilisera, creusera, tout au long de sa carrière. La Nuit
des Forains, comme les autres films de cette époque, montre déjà
ces visages que le cinéaste scrute longtemps, à la recherche des
marques de peur et de solitude, de mal être, de doute. Avec une
noirceur absolue, le cinéaste suédois narre les déboires d’une
troupe de cirque minable, déchirée par des drames personnels,
obsédée par le manque d’argent, soumise à des humiliations
perpétuelles. Le réveil d’Alberti, à côté de sa compagne dans
une roulotte doucement cahotée évoque pourtant quelque chose de
radieux, d’apaisé – comme l’atmosphère tendre qui imprégnera
la carriole qui abrite le couple du Septième
sceau. La suite n’en sera que plus brutale et la Nuit
des forains ressemble à une déchéance sans fin. La tragédie
du couple, la jalousie, l’adultère, la résignation à la vie
conjugale et à sa violence intérieure, l’incommunicabilité des
êtres, l'humiliation, le rapport à Dieu, tous ces thèmes sont ici
déclinés avec une acuité que les films précédents ne laissaient
que pressentir. C’est aussi un film à la sexualité affichée,
presque choquante à l’époque de sa sortie. Un an après son
interprétation de Monika. Harriet Andersson y est de nouveau
provocante de sensualité.
Ce
qui est essentiellement nouveau dans La Nuit des forains, c’est
la rencontre de Bergman avec celui qui deviendra son chef opérateur
attitré, son plus proche collaborateur, l’immense Sven Nykvist. Le
style Bergman va alors pouvoir se déployer pleinement, Sven Nykvist
offrant son œil et son génie de la lumière aux visions du
cinéaste. Après des années d’une photographie marquée par
l’influence de ses aînés scandinaves (Sjöström en premier
lieu), Bergman peut enfin marquer de son propre sceau l’histoire du
cinéma. Des années de mise en scène théâtrale lui ont donné un
sens de l’éclairage et de la composition hors du commun (à
l’image de Kazan). Bergman privilégie avant tout les éclairages,
considérant qu’ils sont déterminants aussi bien au cinéma qu’au
théâtre. Nykvist comprend presque instinctivement les vues de
Bergman et sait leur donner corps, une véritable osmose entre deux
artistes de génie. Si La Nuit des forains n’est que le
balbutiement d’une longue collaboration, on trouve, comme dans la
séquence du Clown Frost, des expérimentations formelles
audacieuses. Dans cette scène de flashback, Nykvist et Bergman
n’hésitent pas à aller à l’encontre des canons communément
admis en surexposant à outrance les extérieurs. Première étape
d’une longue et inlassable série de recherches formelles visant à
donner corps à l’univers du cinéaste. Car pour Bergman, la
lumière éclatante d’un soleil du nord qui ne se couche plus,
exprime les pires angoisses. C’est la lumière des cauchemars.
C’est celle irradiante dans laquelle Frost est englouti par la
honte.
Une
leçon d'amour
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Eva Dahlbeck, Gunnar Björnstrand, Yvonne Lombard, Harriet
Andersson
Film
suédois
Genre
: comédie dramatique
Durée :
1h30
Année
: 1954
David,
gynecologue, se divertit avec une amie lors d'un voyage en train. Il
tient le pari d'aller embrasser une jolie voyageuse. Il y parvient,
ce qui n'est pas trop difficile etant donne que la jeune femme est
son epouse. Seulement, le couple est en froid et, David va tenter de
reconquerir sa femme.
D’abord
ce plan. Vue large sur un port. Le jour se lève, un couple se
dispute. David et Marianne. Des cris mais point de chuchotements. La
séquence est belle, instantanée et interminable. Bergman, l’auteur
de cet affrontement verbal, choisit de filmer ses personnages aussi
loin que la caméra lui permet, refusant ostensiblement de les épier.
La vie n’est pas forcément un long fleuve tranquille mais cette
engueulade reste captivante car toute la thématique du film est
concentrée dans ces quelques minutes magiques où le temps semble
s’arrêter, féru d’observer cette scène de la vie conjugale.
L'"Usure
du couple", une véritable mine d'or pour de nombreux grands
cinéastes comme Lubistch, McCarey, Cukor, Guitry, Rossellini ou plus
récemment Mendes qui n'ont pas hésité à y piocher, souvent avec
succès. Et bien sûr aussi Bergman, ici il choisit une structure en
flash-back non chronologique qui amène petit à petit à mieux nous
faire connaître ce couple sur le point de se séparer mais qui sait
au fond d'eux-mêmes qui s'aiment toujours. Cette structure sera
d'ailleurs réutilisée magistralement par Stanley Donen pour son
très beau "Voyage à deux".
Ici,
le couple composé de Eva Dahlbeck et de Gunnar Björnstrand (deux
ans après L’Attente
des femmes,
et leur vaudeville d’ascenseur) fonctionne à merveille sur le mode
comédie romantique, tendance, là encore, comédie de remariage.
Cette fois, ce n’est plus dans un immeuble, coincés entre deux
étages, mais plutôt dans un wagon, entre deux gares.
Une
leçon d’amour est cependant une œuvre mineure dans la
filmographie du suédois. Réalisé entre la magnifique Nuit des
forains et le discret Rêves de femmes, cette comédie
légère et sympathique permet à Bergman de réfléchir sur les
crises conjugales passagères.
Démarrant
sur les chapeaux de roues (on se croirait chez Lubitsch), Une
leçon d’amour entraîne progressivement le spectateur vers
une histoire de reconquête amoureuse. Les intentions de David sont
mystérieuses tant Bergman se délecte à nous le montrer comme étant
un homme lâche, fragile et perturbé. La vérité est ailleurs, dans
cette flamboyante juxtaposition de scènes intimes (les échanges
entre David et Marianne sous un ciel printanier) et de burlesque
assumé (le premier mariage chaotique de Marianne), laissant au
cinéaste le temps de reprendre son souffle et de mieux façonner son
suspense.
Un
sentiment gentillet se dégage de cette comptine sucrée. Une
leçon d’amour nous enveloppe d’un je-ne-sais-quoi qui amuse
nos sens, nous ravit parfois et surtout nous donne l’envie d’aller
épier d’autres œuvres de ce suédois folâtre !
Rêves
de femmes
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Eva Dahlbeck, Harriet Andersson, Gunnar Björnstrand
Film
suédois
Genre
: comédie dramatique
Durée :
1h30
Année
: 1955
Deux
amies photographes quittent Stockholm pour faire un reportage à
Göteborg. L’une d’elles renoue avec un ancien amant
tandis que l’autre est fascinée par les promesses d’un consul
d’un certain âge.
Rêve
de femmes est une analyse subtile de la psyché du désir féminin‚
de leurs rêves et de leurs désillusions saupoudrés de romantisme
mélancolique et d'ironie amère !
Bergman
est âgé de 37 ans lorsqu’il se penche sur les cas désespérés
de ces deux femmes ivres d’amour durable.
Bergman
est violent car la vie qu’il dépeint sous nos yeux, n’est pas si
tendre que cela. Ses deux personnages féminins tentent de caresser
le doux amour des hommes mais sont contraints à accepter
leurs folles destinées, celle de naviguer sur des barques tristement
vieillottes.
Rêves
de femmes est une belle étude de cas qui déstabilise aux
premiers abords, Bergman créant quelques ruptures dans la mise en
scène. Réalisé en 1955, ce film fait partie de la première
période du cinéaste, celle des films saupoudrés de réalisme
poétique et de violence verbale (qui se terminera avec Les
Communiants). Il n’est pas fortuit de constater que l’auteur
suédois commence à expérimenter quelques pistes filmiques,
notamment dans cette scène effrayante ou l’ex-consul s’écroule
au beau milieu d’un parc d’attraction, fatigué par cette
vieillesse terrible. Voyez comme Bergman refuse le mouvement de
caméra, voyez comme il nous entraîne dans cette spirale sans fond.
Bergman filme la mort en direct et patiente…
Sourires
d'une nuit d'été
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Ulla Jacobsson, Eva Dahlbeck, Gunnar Björnstrand, Harriet Andersson
Film
suédois
Genre
: comédie dramatique
Durée :
1h50
Année
: 1955
Séduisant
quadragénaire, Frederik Egerman a épousé en secondes noces Anne,
qui a l’âge de son fils Henrik. Épouse insatisfaite, Anne a pour
confidente et complice Petra, la soubrette, dont les charmes ne
laissent pas Henrik indifférent. Frederik retrouve son ancienne
maîtresse, la comédienne Désirée Armfeldt. Celle-ci décide de le
reconquérir. Avec la complicité de sa vieille mère amorale,
Désirée organise un grand souper aphrodisiaque. Au cours d'une
folle nuit, les couples se font et se défont…
Sourires
d’une nuit d’été est peut-être la seule véritable
comédie d’Ingmar Bergman. Le cinéaste connaissait à l’époque
une grave dépression et songeait au suicide. Il a déclaré qu’il
hésitait entre mettre fin à ses jours ou réaliser une
comédie. Sourires d’une nuit d’été prend donc racine
dans les tortures psychiques du cinéaste. Il naît finalement une
œuvre comique sous laquelle se dessine un grand drame : un drame
hypothétique dans chaque plan, chaque regard, chaque sourire.
Toutefois la grande euphorie qui parcourt le film est une invitation
permanente aux jeux de l’amour où se délient et se relient les
couples – Shakespeare n’est pas loin, forcément avec ses Songes
d’une nuit d’été. Le film a obtenu l’un des prix les plus
sibyllins du festival de Cannes : le « prix de l’humour
poétique ». Que signifie cet intitulé ? Quoi qu’il en soit,
le succès de ce film permet au cinéaste suédois d’acquérir une
véritable reconnaissance internationale. Il est surprenant
d’entendre vanter ici ou là son exquise légèreté, prêtant à
Bergman une passade inoffensive et seulement attrayante. Derrière le
marivaudage, Sourires d’une nuit d’été cache ses
angoisses et ses torpeurs.
Sourires
d’une nuit d’été met en scène plusieurs couples
bourgeois. Une ancienne maîtresse ressurgit et va bouleverser tout
l’ordre établi – peut-être pour mieux le rétablir, car le film
se termine sur une véritable mise à niveau des âges et des classes
sociales. Brisseau explique dans les bonus DVD que Sourires
d’une nuit d’été est aussi le portrait d’un homme
souffrant : Bergman lui-même. La scène de la roulette russe est une
acceptation du suicide qui résonne immédiatement avec la vie du
cinéaste. Il est ainsi difficile de ne pas voir dans le visage grave
de ce Don Juan quadragénaire, une certaine amertume propre au
cinéaste suédois. L’incompréhension entre les hommes et les
femmes parcourt le film du premier au dernier plan. Et c’est cet
espèce de Don Juan de seconde zone qui porte lourdement
l’incompréhension. Son humiliation permanente (voir le bonnet de
nuit, le visage enfumé, la chute dans l’eau…) n’est que le
reflet de la propre souffrance intérieure du personnage, sa guerre
intérieure. Souffrance qui est acceptée par ce personnage : il
reste inexpressif ; c’est-à-dire que son credo serait : je souffre
mais j’ai tort, donc je souffre mais… La lutte intérieure du
personnage, voire mélancolique, est une formidable matière pour
Bergman, lui permettant ainsi de développer toute une dramaturgie,
baignant dans une ambiance champêtre et bienheureuse. Brisseau note
que les auteurs qui tiennent sont ceux qui savent exposer leur vie à
cœur ouvert et mettre dans leur art leur propre expérience de la
souffrance. La musique accentue les dialogues : elle appuie le
propos, mais toujours de manière classique, unilatérale. Elle
dévoile moins qu’elle ne souligne. Au niveau de la mise en scène,
il n’y a aucune fioriture, aucune exubérance. On trouve des
cadrages classiques, des mouvements de caméra qui frôlent toujours
la transparence. On pourrait davantage rapprocher l’esthétique
de Sourires d’une nuit d’été de Scènes
de la vie conjugale, où la technique s’efface
tendrement pour dessiner les personnages par leurs mots contrairement
à L’Heure
du loup où le cinématographe reprend ses droits
et radicalise son expression – pour néanmoins dépeindre les mêmes
thèmes, comme l’obsession de la mort et l’isolement.
Il
y a dans Sourires d’une nuit d’été un érotisme
prononcé pour l’époque. Ainsi on aperçoit à deux reprises de
façon quasiment subliminale le bout d’un téton de femme, ce qui
remua assurément les salles naguère. Le saphisme n’est pas loin
non plus lorsque la maîtresse de maison et sa servante commencent à
chahuter sur le lit : le baiser furtif près de la bouche est une
première invitation au désir. Jean-Claude Brisseau n’oublie pas
de rappeler la rapide évolution des mœurs, et donc de mesurer la
portée érotique de l’œuvre pour l’époque – il était très
délicat de se procurer un livre de Sade dans la jeunesse du cinéaste
tandis que l’œuvre du Marquis est aujourd’hui éditée dans la
Pléiade. Il explique comment s’organise socialement la sexualité
à travers le film : chaque homme possède une femme légitime et une
amante. Un d’eux clamera qu’on peut toucher à sa femme mais
certainement pas à sa maîtresse pour déclarer l’inverse quelques
scènes plus loin. Forcément, c’est vieux comme le monde : la
situation de la femme et de la putain s’inversent toujours à un
moment donné – jusqu’à leur confusion. Sourires d’une
nuit d’été reste pour Bergman l’occasion de réaliser une
comédie et de jouer avec les codes du genre, en déclinant les
combinaisons de couples dans un cercle appartenant pleinement au
marivaudage, tout en insérant ses angoisses et ses démons – avec
comme grand et hideux démon surplombant les autres, cette peur
impossible à contrôler le fossé qui sépare les hommes des femmes.
Le
septième sceau
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Max von Sydow, Gunnar Björnstrand, Bibi Andersson, Bengt Ekerot
Film
suédois
Genre
: drame, fantastique
Durée :
1h36
Année
: 1957
De
retour des croisades, un chevalier rencontre la Mort en chemin. Il
lui propose une partie d’échecs afin de retarder l’échéance
fatidique et trouver des réponses à ses questionnements sur la foi.
Entre-temps, le chevalier et son écuyer vont faire la rencontre de
plusieurs personnages intrigants, entre une famille de troubadours et
une horde de dévots fanatiques…
D’abord,
un oiseau, puis une plage avec deux chevaux, un chevalier, son écuyer
– assoupi – et un échiquier. La Mort les rejoindra bientôt ;
alors le chevalier (Max Von Sydow, jeune et charismatique) lui
proposera une partie d’échecs. Son corps est prêt à mourir, mais
pas son esprit : il va donc lutter contre l’inéluctable. Défier
la Mort. « Tant que je résiste, je vis ; et si je gagne, tu me
libères ». Pourtant l’homme ne peut pas gagner, vaincre la mort
est impossible, mais il profite de ce délai en espérant en tirer
quelque réponse à son trouble métaphysique.
« Le
vide est le miroir de mon visage. […] Je vis dans un
monde de fantômes, prisonnier de mes rêves. », et d’ajouter
qu’il n’attend que « La Connaissance » pour se laisser mourir.
La connaissance de ce qu’est la mort, de ce qu’il y a derrière –
si quelque chose il y a –, de ce que veut dire « croire », de ce
qu’est la miséricorde dans ce monde si sombre. Sa foi vacillante
le questionne, et la connaissance doit en rétablir
l’équilibre.
« Pourquoi ne puis-je tuer Dieu en moi ? ».
Le chevalier souhaite que Dieu lui parle, qu’il lui fasse un signe,
lui montre son visage. Mais la Mort lui répond simplement que «
Dieu se tait », car il n’y a rien à dire. Le silence de Dieu
souligne la vacuité totale de la mort : elle ne cache aucune
substantialité, aucune réalité matérielle ou intelligible, aucun
savoir ; la mort est un néant, un non-être. Le Septième
Sceau interroge l’homme sur l’angoisse de sa propre mort,
sur la peur de ce néant et le besoin de se raccrocher à ses
espoirs. « À notre crainte il nous faut une image. Et cette
image, nous l’appelons Dieu ».
Puisque
la Mort maintient qu’elle ne sait « rien », puisque Dieu reste
muet, le chevalier se tourne alors vers les hommes. Chez les
pécheurs, il cherche un moyen de rencontrer le diable afin de le
questionner à son tour. Une jeune femme, condamnée au bûcher pour
sorcellerie, lui répondra simplement : « Tu peux le voir quand
tu veux ». Une phrase décisive qui pose la question de l’attente
: doit-on attendre un signe de Dieu (ou du diable), comme le
chevalier, ou plutôt est-il là, partout, tout le temps, à
condition qu’on veuille vraiment le voir ? Et encore : doit-on
chercher la beauté et le sens des choses dans une vie ultérieure,
ou plutôt ici et là, partout, tout le temps, à condition qu’on
veuille vraiment ouvrir les yeux ?
La
Mort vous va si bien
Bergman
donne à la Mort un rôle de confesseur, qui écoute la tourmente des
hommes comme ultime rédemption avant de les emporter. Cette
symbolique est d’autant plus appuyée lors de la scène où le
chevalier se confie à la Mort derrière une grille, en
contre-plongée, tel un fidèle dans un confessionnal. Mais le
spectateur, comme le chevalier Antonius Block, se rend compte
progressivement que ces questions existentielles ne trouvent jamais
réponse. Néanmoins, le simple fait de les poser est déjà
suffisant pour en être bouleversé.
Au-delà
du personnage à part entière, la mort contamine l’atmosphère,
envahit les esprits et les discussions. La mort est partout, on la
sent, on la touche, on la voit et on entend son long râle traverser
les allées. On joue au théâtre avec des masques de squelettes, on
rencontre des cadavres sur la route, on torture des femmes pour
éloigner le Malin, on peint des fresques de la « Danse Macabre »,
et enfin on propage la rumeur de l’arrivée de la peste noire. «
Une tête de mort les intéresse plus qu’une femme nue », puisque
les gens voient le Mal comme une punition divine, et jouissent de
cette souffrance pour plaire à Dieu. Car on craint le Jugement
Dernier, on craint l’Apocalypse, et on ferait tout pour y échapper,
jusqu’à sombrer dans le fanatisme.
Bergman souligne
l’insalubrité des temps médiévaux : immoralité, débauche
sexuelle, maladie, infirmité, flagellation, sueur, puanteur,
meurtres, tortures, boue. Une atmosphère sale et mortifère théâtre
de l’humanité pécheresse. Si Dieu existe, comment a-t-il pu
vouloir cela ? Comment expliquer l’existence de la peste, sans
doute le mal ultime, si Dieu nous aime ?
Par
ailleurs, on peut interpréter l’arrivée de la peste comme
métaphore de la mort qui arrive inéluctablement, dont le délai qui
nous en sépare est comme le délai que la Mort offre au chevalier le
temps d’une partie d’échec. Le temps de regarder la peste
arriver, de regarder la mort arriver, pour enfin détourner les yeux
du néant abyssal de l’au-delà et peut-être, pour une fois, pour
une dernière fois, apprécier les choses d’ici-bas. Et en voir la
beauté absolue. Et écouter tout ce que la vie a à nous raconter.
En d’autres termes, la quête stoïcienne du chevalier se
métamorphosera en retrouvailles avec un hédonisme perdu. La fermeté
de l’âme qui scrute le ciel retrouvera toute sa vitalité dans
l’appréciation de fraises, de lait, et de choses simples.
Malgré
ses nombreuses rencontres, Antonius Block est incontestablement seul.
Tout comme il est l’unique personnage à voir la Mort suivre son
cortège, il semble être aussi le seul à se questionner. Son écuyer
(Gunnar Björnstrand, qui incarne à merveille le vieux briscard
désabusé) est aux antipodes d’Antonius, éternel cynique
préférant jouir des plaisirs du corps plutôt que de torturer son
esprit. Et quant au couple d’acteurs de théâtre (les remarquables
Nils Poppe et Bibi Andersson), ils sont le miroir inversé du
chevalier : eux ne se posent aucune question, ne s’inquiètent pas
du futur ou de la mort, mais vivent au jour le jour en souriant à
chaque bise de vent, avec une naïveté et une insouciance
infantiles.
Le
thème du théâtre est omniprésent dans l’œuvre d’Ingmar
Bergman, ici mis en parallèle avec la religion : ce sont comme deux
théâtres, sauf que le second n’en est pas conscient. Les acteurs
sont méprisés par les foules pour vivre dans la fiction et « hors
du monde » ; les fidèles sont tout autant dans l’illusion et hors
de ce monde, en ne vivant que dans la perspective de l’au-delà.
Après
sa vision de la Vierge Marie, le mari dit à sa femme : « Tu ne
me crois pas, mais c’est la réalité. Pas celle que tu vois, mais
une autre réalité ». Oui, il y a toujours chez le cinéaste
suédois une profonde réflexion sur le dualisme réel-imaginaire,
dont il aime souvent brouiller les frontières. Dans le couple, c’est
la femme qui incarne le réel, et le mari l’imaginaire. Celle-ci
lui rétorque à plusieurs reprises « Toi, avec tes idées »
(fantaisier en suédois, signifiant donc, plus qu’« idée »,
la « fantaisie » et le « fantasme »), avec un sourire moqueur.
Pour
autant, chez Bergman, c’est toujours le rêve qui
triomphe (Fanny et Alexandre, Les Fraises sauvages), parce
qu’il est si humain, face aux cyniques et aux pessimistes. À
l’image du couple d’acteurs, son cinéma se range du côté de la
pulsion de vie qui ouvre la porte sur la richesse du monde, là où
ceux qui, comme le chevalier Antonius, sombrent dans la pulsion de
mort ne trouvent derrière cette porte rien d’autre qu’une pièce
vide et obscure. Un dualisme sublimé, on ne le soulignera jamais
assez, par des noirs et blancs somptueux, aussi contrastés et purs
que les cases d’un échiquier.
Le
Septième Sceau, c’est enfin un final inoubliable. Difficile de ne
pas être à jamais hanté par ce couloir aux allures de tunnel, dans
lequel le regard des personnages se perd et par où la Mort surgit.
Un tunnel à l’image de ce long voyage en roulotte, à l’image de
cette longue introspection, de cette longue danse finale sur la
colline et de ce sublime regard face-caméra des personnages,
attablés, qui contemplent apaisés l’inéluctabilité de leur
destin, la Mort, enfin là, prête à les emporter. Et un peu plus
loin, découvrir que le couple d’acteurs est sauf, avec leur bébé
qui nous rappelle que la mort des uns permet la continuation de la
vie des autres, que les êtres se croisent dans l’écoulement
éternel du monde.
Ingmar
Bergman est un grand rêveur, qui par l’obscurité et la violence
de ses œuvres parvient toujours, miraculeusement, à faire vaincre
l’espoir et l’optimisme. Le Septième Sceau questionne
beaucoup et ne répond presque jamais. Et bien souvent dans la vie,
on ne retient que les réponses sans même se rappeler des questions.
Revoir ce film ne permet pas d’y voir plus clair, mais il permet au
contraire de se souvenir de ces questions existentielles qui, si
elles ont de quoi donner le vertige, méritent d’être répétées
encore et encore, aussi inlassablement que Bibi Andersson et ses «
Toi et tes visions » répétés à son mari jusqu’à la
dernière seconde, nous arrachant un ultime sourire volé.
Le
Septième Sceau d’Ingmar Bergman est un incontournable pour
beaucoup de cinéphiles, car il fait partie de ces films qui assurent
au spectateur un vertige enivrant, assailli de questions
philosophiques mises en images par une réalisation sublime. L’homme
et la mort n’auront jamais été aussi intimes.
Les
fraises sauvages
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Victor Sjöstrom, Bibi Andersson, Ingrid Thulin, Gunnar Björnstrand
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h30
Année
: 1957
Le
professeur Isaac Borg doit se rendre à Lund pour recevoir une
distinction honorifique couronnant sa brillante carrière de médecin.
La veille, il fait un rêve étrange qui l’incite à traverser le
pays au volant de sa voiture plutôt qu’en avion. Sa belle-fille
Marianne, partie de chez elle afin de prendre de la distance avec son
mari, décide de faire le trajet avec lui. Lors de ce voyage, Isaac
va se remémorer divers épisodes qui ont marqué sa vie…
« Tout
comme Proust, écrit le critique Peter Cowie, Bergman veut révéler
dans ce film sa profonde foi en la vie. Celle-ci contient de nombreux
mystères, mais l’homme qui a conscience de sa propre insignifiance
dans la vaste structure du monde, a davantage de chances d’être
sauvé que l’égoïste ou l’intolérant. » C’est la première
fois que le cinéaste choisit pour héros un vieil homme, dont les
initiales ne sont autres que "I.B." Le lent voyage
entrepris par le personnage d’Isak est celui d’une vie qui
s’achève, où les rencontres sur le chemin ravivent les bribes de
son histoire qui le submergent petit à petit. Des réminiscences,
comme autant d’aveux de faiblesse, de déceptions et de tromperies,
qui permettent au personnage de se poser des questions
existentielles : « Quel type de personne ai-je été ?
Qu’ai-je vécu ? » Le bilan n’est pas fameux, et le portrait
qu’il dresse est sans concession, révélant un homme qui a tout
sacrifié au profit de son travail.
Ecrit
et réalisé par Ingmar Bergman, Les Fraises sauvages fait
partie des oeuvres les plus profondes du cinéma. Cet homme qui se
sent proche de la mort porte un regard sur sa vie, à la fois par
introspection et par le regard des autres, ce qui génère en lui une
foule de sentiments variés, parfois contradictoires, qui le
désorientent. La forme est aussi enthousiasmante que le fond car
Bergman fait preuve d’une remarquable limpidité et d’une grande
simplicité dans sa mise en scène ; rien n’est appuyé et pourtant
tout est fort. En 1957, Bergman avait déjà une vingtaine de films à
son actif mais il n’avait pas encore quarante ans : tant de
maturité dans son cinéma et dans son propos qui aborde de nombreux
aspects fondamentaux de la vie est assez exceptionnel. C’est
d’autant plus étonnant que l’on sait qu’il y a souvent, dans
ses films, une certaine identification de Bergman avec son personnage
principal. Ce n’est pas un film sombre et amer, comme en témoigne
la très belle fin ; la lucidité de son propos le place au-delà de
cette simple problématique. Ce n’est pas non plus un film sur la
mort, c’est bien plus un film sur la vie, sur ce qui la constitue,
sur l’essence-même du passé. Les Fraises sauvages est un
film que l’on peut voir plusieurs fois, à des moments différents
de notre vie, et ressentir différemment. Sa profondeur le permet.
Sans doute l’un des films les plus puissants de l’œuvre
bergmanienne, Les Fraises sauvages a notamment obtenu l’Ours
d’or au Festival de Berlin en 1958.
Au
seuil de la vie
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Ingrid Thulin, Eva Dahlbeck, Bibi
Andersson, Max von Sydow
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h24
Année
: 1958
Une
journée de la vie de trois femmes dans une maternité.
Cecilia
est admise dans une clinique claire, bien équipée, symbole de
l'organisation sociale suédoise. Mariée, employée dans
l'administration, elle vient de perdre, à son troisième mois de
grossesse, l'enfant qu'elle portait. Son mariage étant une union
sans amour, elle considère qu'elle et son mari sont responsables de
cet échec, car ils n’ont pas désiré cet enfant.
Elle partage
sa chambre avec Hjördis, une jeune fille émancipée, soignée pour
un avortement raté, et fermement décidée à ne pas avoir l'enfant
qu'elle attend et Stina, la plus heureuse des épouses qui, femme
d'ouvrier, s'apprête à mettre au monde l'enfant qu'elle et son mari
souhaitent intensément.
Dans
la frénésie créatrice des années 50 qui lui fait enchaîner mises
en scène de théâtre et tournages de films, Bergman réalise Au
seuil de la vie le même été que Les Fraises sauvages, en
1957. Malgré le prix de la mise en scène ainsi qu’un prix
collectif d’interprétation féminine au Festival de Cannes l’année
suivante, Au seuil de la vie, œuvre de commande pour la Svenska
AB Nordisk Tonefilm avec
qui il honorait un vieux contrat, n’accédera pas à l’immense
notoriété du Septième Sceau ou de La Source. Encore
aujourd’hui, c’est un film peu vu et peu commenté, en
comparaison de ses autres titres en noir et blanc de la même
période. Il ne peut prétendre au statut de chef-d’œuvre, sans
doute parce que la matière romanesque dont s’inspire Bergman,
d’habitude unique scénariste de ses films, paraît assez datée,
aux confins de la thèse édifiante sur les affres de la
maternité. Mais Bergman demeure maître dans l’art du huis
clos féminin et les murs blancs de la clinique, entre lesquels
fermentent souffrances, frustrations et névroses, anticipent les
salons aux tentures rouges de Cris et Chuchotements. Dans
son livre Images consacré à ses films, Bergman explique
qu’il gardait un souvenir négatif d’Au seuil de la vie, mais
qu’il prit plaisir à le revoir lorsqu’il s’y décida. On peut
expliquer cette bienveillance par l’importance des trois actrices
dans le dispositif de la mise en scène, étouffante, fétichiste. La
fréquence des gros plans de ses héroïnes – figure de style
récurrente chez lui, et encore davantage ici – rappelle que le
cinéma de Bergman est un art du visage, et qu’il inventa « l’hyper
gros plan », pour reprendre la définition de Jacques Aumont
dans son essai définitif sur l’artiste, Mes films sont
l’explication de mes images (Éditions Cahiers du cinéma,
2003).
Le visage
Réalisé par Ingmar
Bergman
Avec Max
von Sydow, Ingrid
Thulin, Gunnar
Björnstrand
Film suédois
Genre : drame
Durée : 1h40
Année : 1958
Le magnétiseur et
illusionniste Albert Emmanuel Vogler est arrêté, ainsi que sa
troupe, par le préfet et le consul d’une petite ville de Suède.
Ils subissent l’interrogatoire de Vergelus, un médecin qui refuse
l’irrationnel et qui entend prouver que Vogler use de
charlatanisme. Tubal, le bonimenteur, la grand-mère de Vogler, qui
dit être une sorcière âgée de deux cents ans, M. Aman l’assistant
du docteur et Simson l’écuyer, sont condamnés à résidence dans
la demeure du consul. Amours, haines, relations troubles vont
s’exacerber durant une nuit d’orage.
De Sourires
d’une nuit d’été aux Fraises
sauvages, en passant par Le
Septième sceau, Ingmar
Bergman est arrivé dans ce
qu’il ressent être une impasse artistique. Cette volonté de
rompre avec ses acquis prend racine avec Le Visage, avant de se
développer pendant cinq ans (d’A
travers le miroir au Silence)
avant que la rupture soit vraiment consommée avec Les
Communiants. Le Visage se
situe encore dans la continuité de ses premiers films, tant dans la
forme que dans le fond. Mais y est sensible une onde souterraine
naissante qui, de film en film, va s’étendre et ébranler
l’édifice.
Le
Visage fait resurgir toutes les figures du cinéma de Bergman.
Il y a ces comédiens ambulants qu’il aime tant décrire, il y a le
diable, il y a des enchantements et des songes. Il y a tout son
univers et ses thèmes, ses symboles. Il y a l’imaginaire de leur
auteur. Et au centre, il y a Vogler, le magnétiseur, le magicien,
Bergman l’illusionniste. C’est Vogler qui porte en lui la
rupture, c’est l’épicentre du séisme, celui par qui tout ce
petit univers bien ordonné va être mis à plat. Comme un joueur de
poker las, comme Bergman qui n’en peut plus de bluffer ou d’avoir
toujours la même main, il est irrésistiblement attiré par le désir
d’abattre ses cartes, de montrer son jeu. Vogler a perdu foi en ses
pouvoirs, comme Bergman en son art. Vogler triche, il trompe son
public, répète les même numéros galvaudés qui ne sont que
l’ombre de sa splendeur passée. Derrière sa fausse barbe et son
postiche il n’y a plus rien. Vogler a perdu la parole, il
s’enferme, s’emmure, craignant que l’on découvre ce secret
enfoui, que l’on arrache son masque et qu’on le jette à terre.
Face à Vogler il y a Vergelus le médecin. Lui croit aux pouvoirs,
désormais tus, de Vogler, mais il est déterminé à montrer à la
face du monde la supercherie à laquelle s’adonne le magicien.
Jaloux de ne pas avoir accès aux territoires du surnaturel, il veut
abattre Vogler, et par là tout ce qu’il représente
d’insaisissable et d’unique. La lutte entre les deux hommes
reviendra sous de multiples formes tout au long de la carrière de
Bergman. Leurs patronymes même, qui apparaissent ici pour la
première fois, reviendront à plusieurs reprises dans les futures
réalisations du cinéaste : Vogler dans Persona, L’Heure
du loup, Après la
répétition, En présence du Clown, Vergelus, plus discret,
resurgissant quant à lui en évêque dans Fanny
et Alexandre. Déclinaison en une
série d’avatars de ces deux personnages séminaux, porteurs des
interrogations et des doutes de leur auteur sur l’art et la
création.
Le
Visage se déroule sur un temps et dans un lieu réduits,
renforçant par cela l’aspect théâtral de l’œuvre. Le final,
qui prend place dans un grenier, rappelle toutes les premières
œuvres de Bergman où des individus sont enfermés dans des lieux
clos et sombres où seuls de fins rayons de lumière permettent de
distinguer les visages et les gestes. Le film dans son entier reprend
des figures esthétiques chères à Bergman, comme ces déplacements
de personnages qui glissent de l’ombre à la lumière, ces visages
savamment éclairés afin de magnifier leurs tourments intérieurs.
Bergman, jusqu’aux Communiants,
utilise des éclairages et des décors que l’on pourrait qualifier
d’expressionnistes. Le cinéaste travaille ici de nouveau, après
une interruption de quelques années, avec Gunnar Fischer, le chef
opérateur de ses premiers films. Le Visage reste ainsi lié
à une esthétique héritée de ses primes œuvres, point culminant
d’une période créative, avec Le
Septième sceau et Fraises
sauvages, mais également impasse
artistique. C’est l’aboutissement d’une certaine approche de
l’art de Bergman, avec ses savantes compositions des plans, cet art
du cadrage qui en font déjà l’un des plus grands esthètes.
Bergman use de la profondeur de champ, de la place des personnages
dans le décor, avec autant de maestria qu’un Welles,
que par ailleurs il abhorre. Il s’oppose d’ailleurs à toute
prise de vues qui n’est pas à hauteur d’homme, refuse les
plongées et les contre-plongées, voire les plans d’ensemble qu’il
utilise avec une extrême parcimonie. Jamais Bergman ne s’écarte
de la moelle épinière de son cinéma qui est l’homme. Ainsi
aime-t-il les gros plans (« Le moyen le plus puissant mis à la
disposition du réalisateur ») comme celui saisissant de Vogler
écoutant Spiegel décrire son agonie. Il aime filmer ses personnages
seuls, de profil ou face caméra. Il aime les filmer de prêt, emplir
le cadre de leurs regards et de leurs rides. Si Le Visage frappe
d’emblée par sa beauté formelle, dès A
travers le miroir et le
retour de Sven Nykvist, Bergman va explorer de nouveaux sentiers et
ne plus revenir à cette forme de cinéma, aussi impressionnante que
stérile pour leur auteur.
Le
Visage est un film charnière, aboutissement et point de
rupture, compendium et genèse, qui porte à chaque instant les
affres d’un auteur exigeant, intransigeant quant à son art,
passionné, indispensable. L’un des rares cinéastes qui ait porté
le cinéma à un tel point d’incandescence.
La
source
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Birgitta
Valberg, Gudrun
Brost, Gunnel
Lindblom
Film
suédois
Genre
: drame, policier
Durée :
1h30
Année
: 1960
Au
XIVe siècle, dans la campagne suédoise. Karin, fille unique d’un
riche fermier, doit se rendre à l’église du village voisin pour y
porter des cierges. Sa soeur adoptive Ingeri part avec elle mais
l’abandonne en chemin. Karin va alors croiser la route de trois
bergers aux intentions douteuses…
La
coutume veut que l’on sépare l’œuvre de Bergman en
deux volets : un premier formellement classiciste, dont l’acmé
serait Les Fraises sauvages,
un second dévolu aux expérimentations modernistes qui culmine selon
les inclinations avec Persona, L’Heure
du loup, Cris et
chuchotements, Scènes
de la vie conjugale... Fanny
et Alexandre faisant office de creuset où s’affrontent
et se marient tous les penchants du prolixe cinéaste. Cette
distinction est à la fois juste et partiale (quid de la modernité
sidérante des jeunes romances estivales façon Monika ?).
Reste qu’en la tenant pour acquise dans les grandes lignes La
Source se situe à l’exacte jonction de ces deux penchants.
Tourné en 1959, à l’orée de la décennie la plus radicale de son
cinéma,annonçant par ses thèmes la trilogie de la mort de Dieu,
c’est un petit saut pour Bergman vers
l’avant-garde européenne.
L’histoire
s’inspire d’une ritournelle datant du XIVème siècle, racontant
l’apparition d’une source d’eau sous le corps d’une jeune
princesse après sa mise à mort par des bergers
brigands. Bergman fut
très inspiré pour le tournage par la vision de Rashomon,
étant alors dans une période d’admiration transie
pour Kurosawa et
la culture nippone. Cette dette marquée de façon très visible à
un confrère explique en partie le dédain que le Suédois marqua
ostensiblement par la suite pour ce titre qu’il n’eut de cesse de
renier quand on le rappelait à sa mémoire. Ce n’est pas la
première incursion dans l’univers médiéval de la part
de Bergman, qui y
réalisa l’autrement plus célébré Septième sceau, avec Max
Von Sydow déjà.
Chef-d’œuvre
plus secret, La Source eut en fait moins de retentissement
sur le cinéma de chambre sous influence bergmanienne que sur celui
de genre. En 1973, Bo Arne Vibenius, un ancien assistant du
Maître, pose avec Thriller : They Call Her One Eye,
histoire d’outrage sexuel virant au vigilante movie les
bases du rape and revenge, sous-genre du cinéma
d’exploitation dont le film de Bergman pose
les jalons, la structure matricielle. Wes
Craven s’en
souviendra lui aussi pour La Dernière maison sur la gauche.
John McTiernan se revendique de cette vision d’un Moyen-Âge brutal
et féroce pour Le 13ème Guerrier, dont le fort ressemble
beaucoup à celui de son film aîné. La vision en est encore un tel
choc aujourd’hui qu’on peine à imaginer l’effet que fit ce
débordement de barbarie à un public de l’époque. N’étaient
ses élans sacralisants, Bergman n’aura
jamais été aussi proche d’un nihilisme à la Peckinpah.
Pourtant La
source ne manque pas de qualités, grâce à la superbe
image due à Sven Nykvist, pour la première fois, seul maître à
bord comme directeur de la photographie chez Bergman, grâce aussi à
la vision critique de la religion, opposée à celles des croyances
païennes qui semblent plus efficaces !
Quant à la scène du
crime, sans un son, presque chorégraphiée, elle surprend et glace
le spectateur. La Source tétanise par sa façon de ne pas
ciller d’un pouce de sa trajectoire fatale. Par une providence
perverse et maléfique nous ramenant à la cruauté des contes, les
coupables ne peuvent prendre gîte que dans la bâtisse du père de
l’assassinée. Se faire justice ne peut ici être que la suprême
injustice : la mise à mort de l’enfant, qui n’a pas
participé au méfait et était paradoxalement le seul à en éprouver
du remords. Tout aussi marquantes sont les heures qui précèdent
le moment de la vengeance, où l’on voit Töre arracher un arbre et
se servir des branches, pour se flageller au cours d’un bain
nordique tonifiant.
On mentionnera enfin une interprétation au
diapason des intentions du cinéaste avec quelques-uns de ses acteurs
favoris, notamment Max von Sydow, Gunnel Lindblom et Allan Edwall.
La
source remportera le Grand Prix de la critique au
Festival de Cannes 1960 et l’Oscar du meilleur film étranger en
1961.
L'œil du diable
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Jarl Kulle, Bibi Andersson, Stig Järrel
Film
suédois
Genre
: comédie, drame, fantastique
Durée :
1h27
Année
: 1960
Satan
se réveille un jour avec un orgelet. Ses conseillers, deux marquis,
Italien et Francais du XVIIe siècle, découvrent que la cause du mal
est terrestre : une jeune fille a conservé sa pureté première.
Pour
pouvoir tourner La
Source, Ingmar Bergman a été contraint d’accepter
de tourner auparavant une comédie. Le studio SF désirait que ce
soit l’adaptation d’une pièce radiophonique danoise d’Oluf
Bang dont ils avaient acquis les droits, Le Retour de Don Juan.
Finalement Bergman ne s’en est qu’inspiré et a réécrit
l’ensemble en partant d’un pseudo-proverbe irlandais (qu’il a
en fait inventé) « La chasteté d’une jeune fille, c’est un
orgelet dans l’œil du diable ». L’ensemble est rendu très
plaisant par la qualité des dialogues, sa tonalité ironique
et l’atmosphère aussi légère qu’étrange. Bergman s’amuse
avec les croyances et le mode de vie strict luthérien. Même s’il
est mineur dans la filmographie du réalisateur suédois, L’Oeil
du diable ne manque pas d’attraits.
A
travers le miroir
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Harriet
Andersson, Gunnar
Björnstrand, Max
von Sydow, Lars Passgård
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h30
Année
: 1961
Les
quatre membres d’une famille sont réunis sur une île pour ce
qui devrait être de brèves vacances. La fille, Karin (Harriet
Andersson), se remet tant bien que mal d’un séjour en hôpital
psychiatrique. Autour d’elle évoluent trois hommes : son père
David (Gunnar Björnstrand), Martin son mari (Max von Sydow), et son
jeune frère Minus (Lars Passgård). Leurs inquiétudes et leurs
attentes vis-à-vis de la jeune femme vont achever de la jeter dans
la folie.
Bergman n’a
pas toujours été clair sur la place qu’occupe À travers le
miroir dans sa filmographie. Il en a d’abord fait le point de
départ d’une trilogie de films sur "Dieu et les hommes",
comprenant également Les
Communiants (1962) et Le Silence (1963). La
trilogie, prétendait-il, s’articulait autour du concept d’une
régression : « À travers le miroir, la certitude
conquise. Les Communiants,
la certitude mise à nu. Le Silence - le silence de Dieu -
l’empreinte négative. » Bien plus tard, il avouera :
« À travers le miroir appartient à la période
précédente, après vient la rupture. (...) Il est sans
doute temps de séparer ces films. (...) Il n’y a pas de
trilogie. La trilogie était une invention, c’était pour les
media. » Soit. Pour autant nous ne suivrons pas le
cinéaste plus loin dans son entreprise de révision de son œuvre,
lorsque par exemple il disqualifie À travers le miroir comme
étant « un échec moral, un complet désastre (...), très
usé, très sentimental, très romantique (...) », ou encore un
film victime d’ « éclairages à la guimauve. » Tous
jugements qui nous semblent excessivement durs en regard de la
puissance que dégage ce film, dans ce qu’il donne à voir et
quasiment à éprouver : le lent basculement final d’une femme vers
la démence bien sûr, mais aussi cette solitude très singulière
qui advient lorsque l’on est la personne dont on se détourne. Et
enfin, comme si souvent chez Bergman, un peu de lui est injecté dans
plusieurs personnages, ce qui lui permet de se livrer via cet
autoportrait éclaté à un examen dévastateur de ses vies d’homme
(et d’homme croyant) et d’artiste. À travers le miroir est
une brillante et sombre réflexion sur la création, la mort et
l’au-delà, que Bergman va tenter de personnifier à travers ses
personnages.
Ce
film est le premier que réalise Bergman après son quatrième
mariage avec Käbi Laretei, une pianiste estonienne. C’est grâce à
elle qu’il prend conscience de la musicalité d’une histoire, de
la "partition" jouée par un acteur, pour elle qu’il
ponctue À travers le miroir de brefs accords issus d’un
concerto de Bach pour violoncelle, et c’est ensemble qu’ils
inventeront l’idée des "films de chambre" dont celui-ci
est le premier rejeton. De fait, nous ne verrons jamais que les
quatre protagonistes principaux de l’histoire, adoptant au gré de
l’histoire toutes les configurations paires que leur nombre
autorise, mais chacun jouant un air que les autres n’entendent pas,
ou ne comprennent pas. Alors que le père, David, se sert de ses
enfants et de leur mal être pour nourrir son art, Karin plonge dans
un délire mystique, persuadée d’être en communication avec Dieu,
ce qui l’amènera à commettre l’irréparable. Aucun échappatoire
chez ces protagonistes, si ce n’est une infinie solitude qui
infusera dans l’esprit des autres membres de la famille, Martin et
surtout Minus.
Quasi-huis
clos centré autour de quatre personnages, À travers le
miroir est un véritable chef-d’œuvre d’épure avec sa
photographie signée Sven Nykvist : ce dernier laisse de côté
ses précédentes prouesses stylistiques pour aller à l’essentiel
– à savoir l’exploration de la psyché humaine –, rejoignant
par là le cinéma de son contemporain, Michelangelo Antonioni.
Lauréat de l’Oscar du Meilleur film étranger en 1961, À
travers le miroir est un portrait à charge contre la famille,
institution ici proche de la désintégration faute de communication
entre ses membres. Huit ans après le célèbre Monika, Harriet
Andersson crève à nouveau l’écran dans ce rôle de femme en
proie à la psychose.
Les
communiants
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Ingrid
Thulin, Gunnar
Björnstrand, Max
von Sydow
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h20
Année
: 1962
Le
pasteur Thomas Ericsson doute de sa foi. Le suicide d'un de ses
fidèles va accroître son désarroi.
Trois heures
de la vie du pasteur Thomas Ericsson où sa vie bascule, une heure
vingt de film où le cinéma de Bergman mue et se transforme, arpente
des territoires nouveaux, se réinvente. Les
Communiants parachève l’évolution radicale, au début
souterraine puis de plus en plus prégnante, à l’œuvre dans le
cinéma de Bergman depuis sa rencontre avec Sven Nykvist. A
travers le miroir et Le Silence étaient déjà
deux étapes essentielles d’une rupture ici consommée. Bergman ne
veut plus mettre en scène comme il l’a fait jusqu’à présent.
Il veut des œuvres plus simples, plus directes, et en même temps
plus poétiques. Il veut se désengager des différents courants qui
jusqu’ici sous-tendaient son cinéma, que ce soit l’influence
néo-réaliste, sensible dans certaines de ses premières œuvres, ou
une forme d’expressionnisme qu’en compagnie de son chef opérateur
Gunnar Fischer, il avait menée à une certaine perfection. Bergman
veut désormais parler directement de la souffrance, en faire le cœur
de ses films. Il veut rompre avec toute forme de maniérisme, ne plus
faire appel à la seule symbolique pour porter ses récits, il veut
réinventer son cinéma. « Ca a été un combat, parce que
quand vous êtes une vieille pute, c’est difficile de retirer tout
le maquillage » a dit Bergman à propos de son travail sur Les
Communiants. Dans cette démarche artistique, il est certain que
l’apport de Sven Nykvist a été primordial. Le chef opérateur
pousse Bergman vers la simplicité et le minimalisme, lui offre les
outils visuels qui vont lui permettre d’aller au cœur d’une
vision de cinéma jusqu’alors en germe.
Le
cinéma de Bergman se fait de plus en plus sec, et dans ses histoires
et dans sa mise en scène. Il resserre encore ses récits, faisant
des tourments de ses personnages l’épine dorsale, le centre
névralgique de ses films et accompagne ce mouvement par un cadre qui
s’approche de plus en plus des visages. Si cette figure de style
est sensible depuis ses débuts, Bergman filmant depuis longtemps ses
acteurs au niveau des épaules afin de se concentrer sur les visages,
c’est avec ce film que le cinéaste appuie sa croyance dans le plan
fixe et sa durée. Si, au début de sa carrière, Bergman a la
tentation d’afficher son statut de cinéaste en pensant que
multiplier les mouvements de caméra l’écarte de fait de son
travail théâtral, au fur et à mesure que sa confiance dans le
cinéma s’affirme il est de plus en plus convaincu que seuls ces
deux facteurs sont à même de donner tension, vérité et force à
une scène.
Le
montage classique champ / contrechamp, le jeu sur les angles de prise
de vue, les mouvements de caméra sont cependant toujours utilisés
par Bergman, et ce avec une maîtrise absolue et une certaine ironie.
Lors du premier office religieux, alors que le pasteur Ericsson passe
d’un paroissien à un autre pour la communion, les plans se
succèdent le plus simplement du monde. Un plan pour chaque fidèle
suivi d’un plan en contre-plongée sur le pasteur. Cet enchaînement
se rompt lorsque vient le tour de Jonas Persson (Max von Sydow).
Bergman le filme en plongée, ce qui induit immédiatement un lien de
domination. Une deuxième variation apparaît lorsque c’est Martha
qui reçoit la bénédiction. La caméra se rapproche tour à tour
d’elle et de Thomas, mettant ainsi l’accent sur les liens qui
unissent les deux personnages (comme plus tard, lorsque le nom de
Martha est prononcé, un travelling avant vient serrer le visage de
Thomas). En quelques plans, Bergman annonce les enjeux du film.
L’ironie tient au fait que l’utilisation de ces codes se
concentre dans la scène d’ouverture, cet office religieux dont
Bergman prend plaisir à pointer le ridicule. Deux mises en scène se
répondent alors et, en extrapolant, on pourrait y voir aussi bien le
rejet par Bergman de la religion que d’une forme de cinéma figée
dans ses codes.
Les
Communiants est aussi l’histoire d’un couple. A travers les
liens qui unissent Ericsson et Martha, Bergman décline des
sentiments qu’il ne cessera d’explorer tout au long de sa
filmographie : les tourments, la haine et l’amour qui se répondent,
domination et désir, deux êtres qui se déchirent jusqu’à la
moelle. Bergman ne peut pas se contenter de parler de foi, même dans
un film dont c’est semble-t-il l’enjeu central. Bergman ressent
le besoin de parler de l’homme dans toutes ses composantes, d’en
approcher toutes les facettes. Rares sont les cinéastes qui auront
su saisir avec autant d’acuité ce qui fait l’homme, de parler
aussi intimement des drames qui secouent chacun de nous. Si dans Les
Communiants, Bergman se penche sur la figure de son père,
s’interroge sur les souffrances que cet homme rigide a pu
ressentir, le cinéaste transcende complètement le matériau
biographique pour questionner chacun de nous sur sa place au monde,
sur ses rapports aux autres.
Le
silence est dans ce film de Bergman, comme dans bien d’autres, une
composante essentielle qui enrobe les drames mais qui, loin de les
étouffer, leur donne au contraire une densité et une tension
permanente. Les paysages enneigés participent du même ressenti. Les
pas sont assourdis mais longtemps la neige en porte les traces. C’est
Ericsson qui souffre du silence de Dieu, qui ne peut plus accepter de
ne pas l’entendre. C’est Jonas Persson qui se réfugie dans le
mutisme, pétri d’angoisse et de peur.
Les
Communiants est un film terrifiant, un gouffre où sont tapis
les douleurs humaines les plus simples, les plus intimes. On ressort
du film, remué, comme après avoir contemplé un miroir qui
permettrait de scruter derrière son visage. Un film dont la douleur
sourde nous poursuit longtemps après les dernières images. Une
œuvre essentielle pour Bergman qui ne va dès lors que poursuivre
plus avant dans cette voie douloureuse et complexe qui consiste à
parler de l’homme, qui film après film va utiliser tous les moyens
du cinéma pour explorer les tréfonds de l’âme.
Le
silence
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Ingrid
Thulin, Gunnel
Lindblom, Jorgen
Lindstrom
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h35
Année
: 1963
Anna,
Ester et Joan font halte dans un hôtel de luxe désuet et désert au
cours d'un voyage, dans un pays désolé et en guerre dont ils ne
comprennent pas la langue. La solitude dévoile leurs problèmes
affectifs.
Son
premier film Crise date de 1943 et il a alors vingt-deux films
derrière lui qui le structurent tout entier lorsqu’il entreprend
ce qu’il appelle « la trilogie des films de chambres. » Films de
chambres, comme on parle de musiques de chambre ou de pièces de
chambre (à l’égard de certaines pièces de Strinberg, compatriote
et modèle d’inspiration de Bergman) sont des films de laboratoire,
de chambre noire, films expérimentaux, cliniques, à la suite
desquels son cinéma accouchera d’éléments nouveaux,
essentiels.Grâce à ses interrogations permanentes, liées aux
angoisses et fantasmes culturels de l’époque, Bergman parviendra à
une maîtrise absolue de son art. Son propos devient d’une lucidité
de plus en plus pessimiste : minés par le doute, ses personnages ont
perdu la foi. Le monde contemporain, froid et déshumanisé, ne les
réconforte plus.
A
bien des égards, Le
Silence est un film bergmanien par excellence :
formellement prodigieux, il véhicule une vision fermement pessimiste
du monde, à travers son histoire où la décomposition touche encore
plus les rapports entre les personnages que les corps. Tout y est
poisseux, malsain et tortueux, puisque personne n’y apporte une
touche infime de beauté innocente. Au mieux, quelques éclats
d’étrangeté y dévient la gravité du propos vers des spectacles
bizarres de nains espagnols ou bien du côté du vieux serveur
complètement à part, que l’on ne s’étonnerait pas de retrouver
dans l’univers de Jacques Tati avec toute sa gaucherie qui ne
change en fin de compte rien à l’ambiance gangrenée. Car dans
l’ensemble, le récit est une litanie fascinante d’amères
reproches, suivies de provocations pas moins destructrices, un
véritable cercle vicieux auquel ni les trois personnages principaux,
ni le spectateur ne sauront échapper indemnes. Le minimalisme de
l’intrigue ne semble avoir pour vocation que d’insister sur le
caractère inéluctable de la situation, ainsi que sur ces terribles
difficultés de communiquer qui enveniment une dynamique familiale
exceptionnellement délétère. Dans ce jeu du chat et de la souris,
des couloirs déserts opposés aux loges sexuellement surchargées,
le tour de force de l’interprétation de Ingrid
Thulin fait office de point focal, voire de
paroxysme, entièrement fidèle au nihilisme que Ingmar
Bergman cultive ici de façon extrêmement
bluffante.
Les
photos emblématiques issues du Silence ne manquent pas,
dès qu’il s’agit d’illustrer tel ou tel ouvrage sur le monstre
sacré Ingmar
Bergman. Et en effet, ce film dur à digérer, mais oh
si passionnant et redoutable dans son démontage du cocon familial,
englobe la majorité des préoccupations du réalisateur à ce
moment-là de son parcours artistique. Il y dresse le bilan très
sombre d’un monde à fleur de peau, pour lequel il est
définitivement trop tard pour aspirer au salut et qui se complaît
par conséquent dans une sorte de dégringolade potentiellement
baroque, si ce n’était pour la pureté nordique avec laquelle
Bergman a conçu la totalité de ses films.
Toutes
ces femmes
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Jarl
Kulle, Karin
Kavli, Bibi
Andersson
Film
suédois
Genre
: comédie
Durée :
1h20
Année
: 1964
Devant
le cercueil d’un grand violoncelliste défilent sept « veuves ».
Nous revivons les quatre derniers jours de sa vie, alors qu’un
célèbre critique vient lui rendre visite dans son château où il
vit avec toutes ces femmes…
Ce que Bergman voulait faire, on
le devine aisément : une sorte d'impromptu, de pochade moliéresque,
sur les rapports du génie (vrai ou faux) avec les " autres ".
Le héros (invisible) de l'histoire est un violoncelliste célèbre
qui vit comme un pacha dans un palais de fantaisie, entouré de sa
femme (dont la fortune lui fut jadis de grand secours), de sa
maîtresse en titre et d'une charmante cohorte de concubines (une par
jour de la semaine). Le violoncelliste a invité chez lui un
musicographe, sorte de Trissotin calamistré, qui papillonne autour
des concubines et se conduit comme un pignouf. L'intention du
Trissotin est de faire jouer une œuvre de sa composition par le
virtuose, en échange de quoi il rédigera un ouvrage à la gloire du
" maître ". La mort de ce dernier donne soudain au
critique une importance inattendue : selon ce qu'il va écrire, le
disparu sombrera dans l'oubli ou passera à la postérité.
Quel
est le sens de cette histoire ? Que le succès et la gloire
artistiques sont toujours, plus ou moins, le fruit de marchandages
sordides et de malentendus ? Que les génies sont des tyrans, mais
qu'ils sont eux-mêmes exploités et tyrannisés par la foule des
médiocres ? Que, pour un créateur, la mort est une mascarade dont
il sort défiguré ?... Le scénario que j'ai raconté se complique
encore du fait que le virtuose a un " double ", dont il a
brisé la carrière, et qui est devenu son maître d'hôtel, ce qui
laisse sous-entendre l'idée d'une imposture.
Généralement,
les auteurs qui écrivent sur Bergman omettent pudiquement de parler
de cette fantaisie loufoque. Bergman tente l’humour débridé et
déchaîné, il mime les films muets, multiplie les situations
grotesques mais le résultat est loin d'arriver à la cheville de
Fellini que Bergman a voulu parodier. Et le film n’est pas une
commande puisque l’intention est visiblement de régler ses comptes
avec la critique qui est ici ridiculisée. Seuls le casting féminin
et les décors, simplissimes et kitsch, avec un bel éclairage et des
touches de couleurs éclatantes, peuvent retenir l’intérêt.
Persona
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Bibi
Andersson, Liv
Ullmann, Gunnar
Björnstrand
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h23
Année
: 1966
Elizabeth
Vogler, une actrice, a été soudainement frappée de mutisme pendant
une représentation d’Electre. Après avoir brièvement séjourné
en clinique, elle gagne le bord de la mer avec son infirmière, Alma.
Les deux femmes, physiquement très semblables, s’opposent en tout
par ailleurs. Elizabeth ne sait comment assumer sa maternité alors
qu’Alma souffre d’avoir dû se faire avorter. Elizabeth se tait
obstinément tandis qu’Alma parle d’abondance. L’actrice rédige
une lettre à l’intention de son médecin, dans laquelle elle ne
ménage guère son infirmière. Celle-ci, par hasard, la parcourt.
Blessée et agressive, Alma se plaît alors à révéler à Elizabeth
combien elle a failli dans son rôle de mère…
Ingmar
Bergman a déjà vingt années de carrière derrière la caméra
quand il commence à imaginer Persona en 1964. Il a filmé
la Mort jouer aux échecs tout en discutant métaphysique avec un
mortel, raconté le désir d’émancipation d’une jeune fille,
créé un genre cinématographique, raconté l’histoire d’un
homme au crépuscule de sa vie… Il n’a plus rien à prouver.
L’image qu’il a alors est celle d’un réalisateur de drames
sobres qui ne sont pas très attrayants vus de l’extérieur. Image
ô combien fausse tant le Suédois joue de l’aspect classique de
ses films pour analyser et disséquer la société scandinave qui en
prend largement pour son grade. Dans cette filmographie très dense
et riche en grandes oeuvres, un film est cependant un peu plus
singulier que les autres.
L’histoire
de Persona commence par un cinéaste atteint de pneumonie
qui rencontre Liv Ullmann, par l’entremise de Bibi Andersson, qui a
déjà joué pour le cinéaste notamment sur Le Septième
Sceau et Les Fraises
Sauvages. Après avoir écrit un scénario en convalescence et
trouver des fonds pour financer le film – tâche facilitée par le
minimalisme du projet – Bergman, Ullmann, Andersson et les équipes
techniques se mirent au travail en juillet 1965 entre l’île de
Faro et Stockholm, pendant deux petits mois. Une psychothérapie de
groupe pour Bergman qui sort en salle l’année suivante.
Beaucoup
de choses ont été dites sur Persona depuis, quant à son
(ses) sens et son héritage. Tour à tour film social sur le
puritanisme suédois, film où la sexualité est évoquée crûment
et durement, film d’épouvante-horreur malsain et fresque
jungienne, Persona est un film aussi dur à regarder qu’à
analyser. Dès la première minute, Bergman ne prend aucune pincette
avec le spectateur et ne se pose aucune limite. De l’introduction
expérimentale à la présentation de la relation malsaine entre une
Elisabeth mutique et son infirmière Alma qui devient peu à peu son
amie et sa confidente jusqu’à ne faire plus qu’une, aussi bien
physiquement que spirituellement. Le réalisateur suédois avait
cherché en préparant le film à avoir carte blanche pour faire ce
qu’il voulait ; et le moins que l’on puisse dire est qu’il ne
s’en est pas privé.
Le
résultat final aurait pu être irregardable ; il est à couper le
souffle. Bergman a aiguisé son style, encore plus qu’à l’occasion
de La Source. Il ne
veut pas faire un drame classique, bien que ses films aient toujours
eu un petit plus original. Persona casse les codes, va le
plus loin possible dans le sondage de la conscience de Bergman,
d’Andersson et d’Ullmann, de leurs névroses, de leurs fantasmes.
Car si Bergman est le maître d’oeuvre, il est aidé par Ullmann et
Andersson, qui n’hésitent pas à retoucher au scénario pour le
réécrire et lui donner une touche plus féminine et donc, plus
crédible. Les deux femmes se donnent d’ailleurs corps et âme pour
sortir des performances exceptionnelles. Inutile de dire que le
quatrième mur devient rapidement aussi solide que du carton laissé
abandonné sous la pluie plusieurs jours en faisant face au visage
tour à tour émouvant et terrifiant de Liv Ullmann et au jeu tout en
nuances de Bibi Andersson. Le spectateur plonge complètement dans ce
maelstrom d’émotions sans pouvoir les réfréner et en ressort
lessivé.
Car
loin de se contenter de se reposer sur ses deux actrices et sur son
scénario, Bergman expérimente et cherche de nouvelles manières de
raconter son histoire par l’image. Cela passe par exemple par un
soin tout particulier apporté aux transitions ou à la mise en scène
des plans fixes, où chaque mouvement semble étudié pour être le
plus puissant possible. Les plans d’ensemble se font plus rares par
rapport aux films précédents du Suédois, mais ils sont d’une
efficacité redoutable. L’image est sublime grâce au travail de
Sven Nykvist, qui joue sur le noir et blanc et les cadres, pour
marquer notamment les visages des actrices ou mettre en valeur un
élément de la scène. Quant au montage, le mieux est encore de voir
le film pour se convaincre qu’il est dément et révolutionnaire.
Bergman voulait faire de Persona un film vivant, qui se
ressent, qui se vit. Aujourd’hui encore, il s’agit d’un des
films les plus troublants qui a jamais été mis sur pellicule. C'est
toujours une référence reprise par des cinéastes connus et
reconnus. Et nul doute que cela durera encore longtemps.
Persona est
exceptionnel dans la filmographie de Bergman, mais le bougre ne
s’arrêtera pas en si bon chemin. Toujours plus radical, il
récidivera deux années plus tard, en 1968, avec L’Heure du
Loup, un brûlot contre la culture suédoise financée par la
bourgeoisie où l’on retrouve d’ailleurs Liv Ullmann et un autre
de ses acteurs fétiches, Max von Sydow. Et même après ces films,
Bergman continuera à distiller les leçons de cinéma dans les
années 1970 et 1980, que ce soit avec Fanny et
Alexandre ou Scènes de la vie conjugale. Un monstre du
cinéma toujours au sommet de son art quelque soit la période et
encore diablement pertinent aujourd’hui formellement ou dans le
fond.
Stimulantia
(segment Daniel)
Réalisé
par Hans Abramson, Hans
Alfredson, Arne
Arnbom, Tage
Danielsson, Lars
Görling, Ingmar
Bergman (segment : Daniel), Jörn
Donner, Gustaf
Molander et Vilgot
Sjöman,
Avec
Daniel Bergman
Film
suédois
Genre
: film collectif
Durée :
1h45 (15 min)
Année
: 1967
Daniel, segment
réalisé par Ingmar Bergman pour le film collectif Stimulantia, est
un montage d'images d'archives familiales tournées lorsque son fils
Daniel était enfant.
L'heure
du loup
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Erland
Josephson, Max
von Sydow, Ingrid
Thulin
Film
suédois
Genre
: épouvante, horreur
Durée :
1h29
Année
: 1968
Sur
une île isolés de tous... C'est à l'heure du loup, après des
nuits sans sommeil, que Johan Borg, peintre visionnaire, confie à sa
femme Alma le monde obsessionnel qui hante son imaginaire où des
fantômes, hommes-oiseaux, l'assaillent. Les débuts du séjour dans
l'île sont paisibles mais des faits étranges surviennent. Cette île
est, en effet, la propriété d'une famille ruinée qui mène dans
son château, non loin de là, une "dolce vita"
passablement avariée. Ces mystérieux voisins interviennent dans la
vie du couple et semblent s'être donné comme objectif de le
détruire. Le comportement des châtelains qui agissent comme des
ensorcelés, fait peser sur la chaumière du peintre une mystérieuse
terreur qui trouble la raison de Jean. Aima essaie d'assister son
compagnon mais le désarroi, puis la peur, l'envahissent elle
aussi...
L'heure
du loup est une œuvre labyrinthique, qui touche du doigt le drame
pour vite s’en détacher et s’orienter vers le lyrisme du
fantastique. Le genre d’œuvre qui comme Persona,
aura beaucoup influencé des artistes comme David Lynch.
L’Heure
du loup et Persona sont
deux films jumeaux. Tandis que Persona nous
parle de la fusion de deux êtres et de leur (possible)
guérison, L’Heure du loup parle d’un couple qui se
délite, de deux personnes qui se disjoignent. C’est le récit
d’une impossible empathie, le constat de l’incapacité de tout un
chacun d’appréhender pleinement l’autre. L’Heure du
loup est une histoire de couple, encore une, l’histoire d’un
couple qui rompt, de deux amants qui ne se reconnaissent plus, d’une
fissure grandissante qui les séparent. En s’éloignant l’un de
l’autre, Johan et Alma s’éloignent également d’eux-mêmes.
Ils découvrent, terrifiés, en chacun d’eux une personne qu’ils
ne connaissaient pas. Si le film prend des allures fantastiques, avec
ses apparitions, ses démons qui s’amusent de Johan et Alma, qui
fabriquent mille tours afin de les séparer, c’est bien d’un
récit intime qu’il s’agit, ces éléments horrifiques n’étant
que l’émanation du couple qui se brise. Les meurtres d’animaux
d’Une
Passion auront
la même fonction, récits secondaires et sanglants qui sont comme un
parasitage du quotidien par l’histoire centrale qui est bien celle
de l’impossible conciliation entre deux êtres. Dans L’Heure
du loup, Bergman creuse au plus profond de lui-même à la recherche
de ses peurs les plus intimes. Il dresse un portrait sans fard de
l’angoisse de créer, de la lisière toujours floue entre raison et
folie où survit l’artiste. Comme Johan Borg, lui aussi est pris de
crises d’angoisse où il imagine des démons venir le voler durant
son sommeil. Peur de voir son talent et son inspiration s’enfuir,
doutes quant à ses capacités de créateur. L’Heure du
loup est ainsi un hallucinant voyage dans la psyché d’un
esprit malade, où une île fait une fois de plus fonction de monde
cerveau, une histoire de couple, une métaphore de la création et un
journal intime. Un film qui se bâtit sur plusieurs strates, comme la
vie.
L’Heure
du loup est emblématique du génie de Bergman à donner le plus
naturellement possible une densité concrète aux rêves, à créer
un climat unique et presque magique où réalité et onirisme se
côtoient et se nourrissent l’un l’autre. Rêves et fantasmes
sont à la fois l’émanation, l’explication, l’élargissement,
de la part physique de l’homme. Et l’inverse est tout aussi vrai.
Bergman agence un univers où le réel se teinte de fantastique et où
les rêves sont filmés de manière naturaliste. Bergman s’est
toujours laissé aller à ses rêves, leur accordant autant
d’importance qu’aux éléments du quotidien. il y cherche les
images à même de nourrir ses créations, les éléments qui vont
permettre d’approcher au plus près des personnages en dévoilant
ce qu’ils ont de plus intime, de plus secret. On suit ainsi médusé
la marche de Johan et Alma au cœur de la nuit, le chemin qu’ils
arpentent en posant un pas sur la terre de l’imaginaire et le
suivant sur les cendres du quotidien. Un monde vacillant aux contours
changeants, un monde à la fois effrayant et comique, grotesque et
poétique. Johan est la proie des démons. Certains chuchotent dans
sa tête, d’autres habitent un manoir et l’invitent à leur
table. La folie, la nuit, la mort, l’art. Alma est la réalité
tangible, elle est le monde des hommes, le monde diurne, elle est
celle qui porte l’enfant, la vie. Johan perd pied, se raccroche,
tandis qu’Alma cherche à l’accompagner dans sa nuit pour le
retrouver.
Pour
Bergman, l’acte de créer et la folie sont intrinsèquement liés
et certainement Johan a-t-il composé ses plus belles toiles en
s’enfonçant dans ses fantasmes, en visitant sa nuit. Créer est
douloureux, violent. Créer c’est presque s’opposer à la vie, la
détruire pour la remodeler. Dans L’Heure du loup cette
violence se tourne vers une femme, vers un enfant. Ce sont des coups
de feu, un meurtre. L’enfance est souvent une figure effrayante
dans l’œuvre de Bergman, comme ces écrits où des enfants
anthropophages attaquent les gens. Ils représentent un danger et non
des êtres frêles à protéger. La séquence du meurtre de l’enfant
est un sommet d’angoisse. Celui-ci est inquiétant, son silence,
son attitude nous terrifient autant qu’ils terrifient Johan Borg.
La scène est surexposée, comme le fait souvent Bergman avec ses
extérieurs. Pour lui, les pires cauchemars se déroulent sous une
lumière éclatante, plus angoissante que la plus sombre des nuits.
Bergman raconte dans Laterna Magica comment enfant il se
mit à frapper sa petite soeur encore au berceau, comment ses
hurlements et son regard le marquèrent profondément.
D’autres
éléments biographiques viennent nourrir le film. Ainsi lorsque
Lindhorst maquille Johan et le vêt d’un peignoir, qu’il le
féminise, cette scène d’humiliation renvoie aux punitions
infligées au frère de Bergman qui, lorsqu’il souillait sa
culotte, devait revêtir une robe rouge pour la journée.
Humiliation, honte, sexe, se mêlent dans une farandole de sentiments
contradictoires et destructeurs. Le petit théâtre où vit un être
miniature rappelle une autre punition, cette fois-ci infligée à
Bergman. Son père, décidemment très inventif, l’enfermait dans
un placard où vivait, racontait-on, un petit être malfaisant qui
détestait les enfants et leur arrachait les doigts de pieds à coups
de dents. On retrouve dans d’autres œuvres de Bergman de
nombreuses manifestations de ce traumatisme, comme le récit d’un
personnage miniature vivant dans une horloge, présent dans un projet
inachevé sur la jeunesse de Jack l’éventreur. A cette expérience
se mêle un élément salvateur, Bergman recréant dans le secret de
ce lieu clos un cinéma imaginaire, parvenant ainsi à échapper à
l’angoisse de cette punition. Bergman a maintes fois répété que
le cinéma l’avait véritablement sauvé et l’on sent à chacune
de ses réalisations qu’il paye cette dette de la plus belle
manière qui soit, en lui donnant tout son amour et toute la croyance
en ses pouvoirs.
Comme
souvent, avec Bergman, la mise en scène est minimaliste mais
magnifique, ce cadre qui caresse le noir et blanc, inondé de plans
fixes, souvent resserrés permettant de mieux filmer les réactions
des corps et des visages. David Lynch avec Eraserhead,
reprendra certains traits du visage de L’heure du loup avec
lequel il entretient quelques liens, à l’image de cette scène de
marionnette que l’on pourrait rapprocher de la danseuse au visage
tuméfié. Avec audace, Ingmar Bergman fait monter son film en
tension avec ce jeu de lumière impeccable, puis les situations
verront le trouble se consolider avec la parcimonie des faux
semblants, des non-dits qui deviendront irrespirables comme l’atteste
ce moment de cette pèche meurtrière avec l’enfant.
A
partir du moment, où le couple tombera dans le traquenard de ce
diner, tout va basculer dans l’illusion la plus anxiogène. Le
réalisateur laissera alors le spectateur seul avec sa propre
imagination et ses propres interrogations, où la falaise de
l’imaginaire n’aura jamais été aussi prenante, avec cette idée
assez brillante de ne jamais dévoiler les œuvres peintes mais de
les laisser hors champ, comme si les personnages eux mêmes ne
savaient pas ce qu’ils regardent, comme si la temporalité de la
création devenait indécise. Seuls les visages horrifiés ou
interloqués d’Alma et des autres convives nous donnent des pistes
sur la teneur des œuvres.
Les
personnages deviennent de plus en plus mystérieux, avec des
caractéristiques presque Lynchiennes, leurs rires froids et
grotesques, leur regard imbibé de folie, leurs pulsions insidieuses.
Les dialogues se font plus austères, plus symboliques et moins
naturalistes. Johan tombe alors dans la folie. Dans L’heure du
loup, l’heure arrivant avant l’aube, est la plus difficile à
vivre, celle où tous ses démons ressortent en lui. Sans que l’on
comprenne qui est réellement qui, Johan va se mettre en quête de
retrouver le fruit de ses obsessions, la belle et voluptueuse
Veronica Vogler.
Fruit
de son passé, de ses rêves, double identitaire, simple illusion,
difficile de le dire, et Johan s’enfonce alors dans le plus profond
de son esprit pour ne plus jamais en ressortir. Avec délicatesse et
finesse, L’heure du loup, joue les troubles fêtes faisant et
navigue entre fantasme et réalité, enveloppant son récit d’une
atmosphère inquiétante unique, et nous propulsant dans la fugue
psychique d’un homme torturé.
La
honte
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Gunnar
Björnstrand, Birgitta
Valberg, Sigge
Fürst
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h42
Année
: 1968
Eva
et Jan (Liv Ullmann et Max Von Sydow), deux ex-musiciens, mènent
une vie modeste sur une île, oublieux des rumeurs d’une guerre qui
pour eux existe depuis toujours, au loin. Mais un jour cette guerre
arrive à leur porte et ils ne peuvent plus prétendre qu’elle ne
les concerne pas...
La
honte est le troisième film tourné par Bergman sur l’île de
Fårö (c’est en effet après Persona qu’il
décide de s’y installer, l’endroit ayant auparavant accueilli le
tournage de À travers le
miroir) et second, chronologiquement, des trois films mettant
en scène le couple Von Sydow - Ullmann (juste après L’Heure
du loup et avant Une
passion). S’il faut lui trouver une caractéristique,
quelque chose qui le distingue de ses plus proches voisins de
filmographie, c’est sans doute l’impression qu’il se rattache à
un contexte historique précis, à défaut d’être situé dans des
parages géographiques identifiables. Cette impression d’ancrage
temporel est toutefois trompeuse. Bergman, bien qu’attaqué de
manière vigoureuse avant, pendant et après le tournage pour
l’absence de toute idéologie tant soit peu politique dans ses
films a moins traité un sujet en prise avec son époque (la guerre
du Viêt-Nam qui s’annonce) que posé un décor généraliste,
presque abstrait, propice à l’observation. Observation qui, comme
souvent chez lui, se concentre sur un couple, ce petit noyau familier
et familial paraissant encore plus nucléaire d’être sur une île,
dispositif qui le préserve et le met en danger à la fois - et sert
le propos du film. Car tout en y faisant référence implicitement,
le propos de Bergman n’est pas que la destruction nous soit visible
dans toute sa massivité. Tournant le dos au cinéma à effets qui
use de reconstitutions exhaustives plus que de démonstrations, il
nous propose de suivre le cheminement de deux êtres ordinaires pris
au piège de circonstances extraordinaires, et tentant d’y
survivre. Et dans le même temps, ce dispositif d’allusion à la
guerre fonctionne également comme une projection mentale et
émotionnelle des relations du couple, qui nous donne à lire leurs
conflits intimes. A partir de cette guerre, Ingmar Bergman déploie
toute la magie de son savoir faire, et instaure une ambiance de
souffre, de mort époustouflante, et de désolation perpétuelle qui
écarte toute forme d’héroïsation de ses protagonistes. La
déshumanisation de ses personnages est visible aussi par la froideur
représentée par ce couple, qui maladroitement et sans grande vertu,
n’a que pour but de survire à ce drame quitte à tuer ou à
délaisser sa dignité. Mais à aucun moment, cette caractéristique
devient une limite à l’ampleur promise par l’œuvre.
Comme
l’atteste Persona et L’heure
du loup notamment, l’émotion initiée chez Bergman est
parfois théorisée mais cette théorisation des enjeux n’est pas
un frein à la puissance dramatique qui se joue sous nos yeux. C’est
alors un récit initiatique poétique de deux personnes qui débute,
un couple désemparé qui évitait à tout prix la communicabilité
avec l’extérieur et qui se voit pris au piège des maux du monde.
Bergman s’interroge avec pertinence, nous interroge sur l’Humain,
sa capacité à résister aux combats et aux difficultés du
monde quitte à tomber dans les affres du chaos et de la
déshumanisation.
Le
rite
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Ingrid Thulin, Gunnar Björnstrand, Anders Ek
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h12
Année
: 1969
Dans
un pays étranger, trois comédiens, suspectés de proposer un
spectacle subversif, sont pris à partie par les autorités.
Cette
œuvre fut initialement tournée pour la télévision suédoise. Elle
sera exploitée au cinéma dans les autres pays.
Ingmar
Bergman, qui a été directeur du Théâtre Dramatique Royal de
Stockholm de 1963 à 1966, n’en a pas particulièrement gardé un
bon souvenir. Avec Le
rite, il
règle en quelque sorte ses comptes avec cette période.
Les
comédiens sont toujours considérés par les institutions comme des
saltimbanques, des profiteurs et des simulateurs, au-delà des
planches. Ici, ils sont suspectés de donner un spectacle obscène
que le juge devra apprécier, pour autoriser ou pas la poursuite de
son exploitation dans ce pays étranger (qui n’est jamais cité, on
peut penser à l’Allemagne de l’Est ou à l’URSS). Le juge,
lui, est un être frustré, maladif, toujours en sueur, qui assume
mal son rôle de censeur : il n’a pas choisi, car dans sa
famille, on est juge de père en fils, et les lois, il ne les
justifie pas, il les applique. Les autres personnages ne sont pas non
plus reluisants : Hans Winkelmann, qui est le responsable, est
pédant, trop sûr de lui, se défausse très vite, sur ce spectacle
en particulier, en affirmant qu’il a été écrit à trois. Sa
femme Théa s’avère capricieuse, alcoolique, bègue dans
l’émotion, et elle a une liaison connue de tous avec le troisième
comédien, Sebastian. Ce dernier a tué un autre acteur par accident,
il y a plusieurs années. Il mène grand train et passe par son
avocat pour les pensions de ses enfants dont il dit ignorer le
nombre ! Il entretient une relation avec la femme de son
collègue, ce qui ne lui pose aucun problème. De plus, il est très
insultant envers le juge.
Ces quatre personnages vont se retrouver
à deux, à trois ou à quatre dans une dizaine de tableaux, comme
autant de scènes d’une pièce de théâtre : la salle
d’interrogatoire, une chambre d’hôtel, un bar ou encore un
confessionnal. Ces lieux sont totalement dépouillés, les décors
sont réduits au strict minimum et on ne voit jamais l’extérieur.
Ce
parti pris engendre une sensation d’enfermement pesant, qui ne fera
de cadeau à aucun personnage. On verra le début de la fameuse
représentation donnée exclusivement devant le juge dans son bureau.
Celle-ci doit beaucoup au théâtre antique.
Ingmar Bergman
poursuit son étude des tourments humains où personne n’est
épargné. Il n’y a guère de salut possible, ni dans l’art, ni
dans la société, et pas plus dans la religion.
Le cinéaste,
épaulé par la toujours extraordinaire lumière de Sven Nykvist,
nous livre, une nouvelle fois, une oeuvre dure, austère, ici
totalement dépouillée, mais qui n’en est pas moins fascinante.
Les
comédiens sont toujours considérés par les institutions comme des
saltimbanques, des profiteurs et des simulateurs, au-delà des
planches. Ici, ils sont suspectés de donner un spectacle obscène
que le juge devra apprécier, pour autoriser ou pas la poursuite de
son exploitation dans ce pays étranger (qui n’est jamais cité, on
peut penser à l’Allemagne de l’Est ou à l’URSS). Le juge,
lui, est un être frustré, maladif, toujours en sueur, qui assume
mal son rôle de censeur : il n’a pas choisi, car dans sa
famille, on est juge de père en fils, et les lois, il ne les
justifie pas, il les applique. Les autres personnages ne sont pas non
plus reluisants : Hans Winkelmann, qui est le responsable, est
pédant, trop sûr de lui, se défausse très vite, sur ce spectacle
en particulier, en affirmant qu’il a été écrit à trois. Sa
femme Théa s’avère capricieuse, alcoolique, bègue dans
l’émotion, et elle a une liaison connue de tous avec le troisième
comédien, Sebastian. Ce dernier a tué un autre acteur par accident,
il y a plusieurs années. Il mène grand train et passe par son
avocat pour les pensions de ses enfants dont il dit ignorer le
nombre ! Il entretient une relation avec la femme de son
collègue, ce qui ne lui pose aucun problème. De plus, il est très
insultant envers le juge.
Ces quatre personnages vont se retrouver
à deux, à trois ou à quatre dans une dizaine de tableaux, comme
autant de scènes d’une pièce de théâtre : la salle
d’interrogatoire, une chambre d’hôtel, un bar ou encore un
confessionnal. Ces lieux sont totalement dépouillés, les décors
sont réduits au strict minimum et on ne voit jamais l’extérieur.
Ce
parti pris engendre une sensation d’enfermement pesant, qui ne fera
de cadeau à aucun personnage. On verra le début de la fameuse
représentation donnée exclusivement devant le juge dans son bureau.
Celle-ci doit beaucoup au théâtre antique.
Ingmar Bergman
poursuit son étude des tourments humains où personne n’est
épargné. Il n’y a guère de salut possible, ni dans l’art, ni
dans la société, et pas plus dans la religion.
Le cinéaste,
épaulé par la toujours extraordinaire lumière de Sven Nykvist,
nous livre, une nouvelle fois, une oeuvre dure, austère, ici
totalement dépouillée, mais qui n’en est pas moins fascinante.
Une
passion
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Max
von Sydow, Liv
Ullmann, Erik
Hell
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h50
Année
: 1969
Andreas Winkelman
est un sculpteur qui s’est retiré sur l’île de Farö.
Solitaire, il fait la connaissance d’une voisine, Anna, qui a perdu
son mari et son enfant dans un tragique accident de voiture. Anna lui
présente un couple d’amis, Eva et Elis. Eva, délaissée par son
mari, se rapproche peu à peu d’Andreas. Tandis que les fils se
nouent et se dénouent entre les quatre protagonistes, sur l’île
une série de meurtres d’animaux vient semer le trouble dans la
population.
L’année précédente,
dans La Honte, qui
suivait Persona et L’Heure
du loup, Bergman poursuivait son exploration d’une réalité
contaminée, transformée par l’imaginaire d’un couple. Une
Passion est une forme d’aboutissement des recherches formelles
de Bergman visant à décrire les rapports existant entre les mondes
intérieurs et extérieurs. Aboutissement au sens où, après les
expérimentations de Persona et
de L’Heure du loup, Une
Passion frappe par une forme d’apaisement formel. Alors que
dans ce précédent diptyque, Bergman faisait subir à la structure
filmique des chocs dont l’origine venait des tourments des
protagonistes, dans Une Passion c’est le contenu du film,
le monde entourant les personnages, qui est transformé par leurs
drames. Ainsi les meurtres d’animaux sont une projection de ce que
vit le couple, de son malaise. Une Passion annonce Cris
et chuchotements et ses intérieurs qui sont
l’extériorisation de la douleur d’un corps qui se meurt, tout en
poursuivant le dialogue entre le spectateur et l’objet film,
rapport au coeur de l’œuvre de Bergman depuis le début des années
60. Mais si dans Persona,
la matière du film est transformée par les drames qu’il raconte,
Bergman nous montre ici comment la réalité fictionnelle est
elle-même contaminée par la fabrication du film. Bergman insère
dans le film les interviews des quatre acteurs principaux qui nous
expliquent leur vision des personnages. Cette distanciation toute
bergmanienne montre comment, de l’écrit qui préexiste au film
jusqu’au résultat final, l’implication de l’acteur, ses
sentiments, son ressenti, jouent dans l’évolution du film, dans sa
réinvention par l’interprète. Comment l’acteur nourrit le film
de son vécu, des rapports qu’il entretient avec le réalisateur.
Max Von Sydow explique ainsi devant la caméra la difficulté de
jouer Andreas, homme vidé de toute émotion. Lorsqu’il imagine le
passé de son personnage il semble parler de Bergman, de ses mariages
ratés, de ses ennuis avec la justice, de sa retraite dans l’île
de Fårö. Un dialogue s’instaure entre l’acteur et son metteur
en scène par l’intermédiaire du film.
Si
Bergman place l’interprète comme moteur de la fiction, c’est
qu’avec Une Passion son travail avec les comédiens
évolue. Alors que jusqu’ici ses dialogues étaient très écrits
et devaient être respectés à la lettre par l’acteur, il les
laisse maintenant improviser. Bergman crée de manière plus libre,
il se laisse guider par des idées, des thèmes qui sont ensuite
développés conjointement avec les acteurs pendant le tournage.
Lorsqu’il filme ses quatre personnages autour d’une table, il
demande à ses interprètes de se livrer, tout autant en tant que
personnages de fiction qu’en tant qu’êtres humains. Il autorise
même ses acteurs à boire, chose inimaginable jusque là ! Bergman
semble se placer en retrait, commentant ce qui se passe devant sa
caméra par l’intermédiaire d’une voix off, extérieure au
récit, qui introduit chacun des personnages.
Bien
sûr, Bergman étant Bergman, ce retrait affiché est constamment
démenti. Déjà cette liberté qu’il donne aux acteurs au moment
du tournage, il peut la confisquer au montage. C’est ainsi que Liv
Ullman sort meurtrie de ce film. Lors de la scène de repas, Bergman,
on l’a vu, pousse ses acteurs à improviser et surtout à sortir
leur vérité profonde. Liv Ullman se lance alors dans un long
monologue où elle se livre intimement, monologue que Bergman décide
de couper. Des années plus tard, Liv Ullman ressent toujours une
douleur profonde, celle de s’être mise à nu et d’avoir été
"rejetée" par le metteur en scène. Mais c’est surtout
par son utilisation du langage cinématographique que Bergman montre
l’impossible effacement du cinéaste face à son film. Par sa mise
en scène, qui claque comme un rappel à l’ordre, il reprend ses
droits sur la fiction.
Pour
revenir à cette scène centrale du repas, Bergman filme chacun des
convives en une succession de plans rapprochés, passant d’un
visage à un autre au fil des confessions. Manière simple et directe
de capter les improvisions des acteurs. Mais un insert vient
perturber le déroulement de la séquence. Des fragments de la lettre
qu’Andreas a volée dans le sac d’Anna viennent parasiter ce
moment d’intimité partagée. Des mots surgis du passé qui parlent
des dangers psychologiques et physiques qui ne peuvent qu’advenir
si Anna et son mari poursuivent leur relation. Des mots sourds de
menaces, accompagnés du tic-tac angoissant d’une horloge murale.
Cette irruption vient contredire l’apparente sérénité du groupe.
Elle vient mettre en danger ces fragments de vie livrés, les
contredit, les anéantit. C’est la voix de Bergman, la voix du
cinéma.
De
film en film, Bergman a décrit la pureté d’un amour qui se délite
dans le quotidien jusqu’à ses Scènes de la vie conjugale,
œuvre ultime sur ce thème. Les personnages de Bergman souffrent de
la solitude mais ne parviennent pas à vivre ensemble, ils sont
incapables de trouver leur place au monde. Une Passion parle
du mensonge, de la tromperie, des fausses amitiés. Il parle du
besoin de réel qui écorche les personnages. Ceux-ci ne cessent
d’exhiber des meurtrissures, des blessures, comme pour se rattacher
au monde, pour retrouver leur corps. Il ont besoin de preuves
matérielles, de tester leur existence humaine, d’abandonner un
temps la pensée pour la chair, le mensonge pour la vérité la plus
tangible, celle du corps. Personnage emblématique du film, Anna
s’affiche comme une femme qui dit la vérité, quelles qu’en
soient les conséquences. Mais cette vérité qu’elle veut crue est
en fait transformée, modelée, afin de parfaire son image. Ultime
mensonge, elle se trompe elle-même, persuadée d’être un exemple
de droiture, de justice, de bonté. Comme Bergman qui s’évertue à
contredire le modèle d’un cinéma vérité brandi d’entrée de
jeu, les évènements d’Une Passion sont une véritable
entreprise de destruction des personnalités brandies par les
différents protagonistes du film. Bergman utilise tous les artifices
pour faire surgir la vérité brute du personnage. L’artifice comme
vérité, un de ces paradoxes que le cinéaste aime tant creuser.
De
prime abord le film ressemble donc à du cinéma vérité. Dans cette
optique, Bergman et Nykvist tournent le film en couleur, s’écartant
par là du recul esthétique que procure le noir et blanc. Ils
avaient déjà travaillé en couleur sur Toutes ses
femmes (1964), expérience qui n’avait pas convaincu Bergman,
toujours très méfiant devant ce procédé. Pour lui, le noir et
blanc est ce qu’il y a de plus beau et il fallait un film qui
naturellement appelle la couleur pour qu’il accepte de renouveler
l’expérience, avec cependant un programme très clair : « Notre
ambition était de réaliser un film en noir et blanc en couleurs,
avec quelques violents accents dans une gamme de couleurs fortement
retenue. » Si la couleur est garante d’une certaine
reproduction du réel, Bergman et Nykvist n’hésitent pas à mêler
impressionnisme et flamboyance des couleurs. La manière dont ils
captent la texture de la neige, un soleil couchant, les variations de
lumière sur un visage, un ciel qui s’assombrit, les couleurs des
saisons, confère au film une beauté formelle aussi époustouflante
qu’artificiellement exacerbée. Avec ses dominantes rouges et
vertes, Une Passion est une succession de toiles de maître
qui retranscrivent tout autant les détails si fins de notre
environnement qu’elles les exacerbent par l’œil de la caméra.
Bergman
poursuit avec ses deux figures stylistiques de prédilection. Les
longs plans frontaux sur ses personnages, comme celui où Liv Ullman
parle de ses relations avec son mari défunt pendant un plan séquence
de cinq minutes, écho de scènes marquantes de L’Heure
du loup ou de La
Honte. Les gros plans de visages ensuite. Depuis Monika,
où Bergman faisait du visage d’Harriet Andersson le cœur de son
film, on retrouve dans chacune de ses œuvres cette même fascination
pour les visages. En explorer les contours, en guetter les
variations, scruter les rides et les défauts. Bergman refuse le
maquillage et fait du visage son terrain d’investigation
privilégié. Au centre du visage, le regard est le point de fusion
de tous les sentiments, la frontière entre les sentiments qui
s’affichent et ceux qui restent tapis à l’intérieur de l’être.
A
nouveau, Une Passion prend place dans l’île de Fårö où
Bergman a élu domicile à cette époque, lieu dont il fait
dorénavant sa retraite privilégiée. Cette île est devenue un
personnage à part entière de son œuvre, un espace mental auquel
les héros de La Honte,
de L’Heure du Loup,
de Persona, sont
profondément liés. C’est un lieu aussi claustrophobique qu’une
prison. C’est également un endroit où l’isolement et la
solitude exacerbent la création artistique, où l’artiste se
penche sur son œuvre. Ici c’est le sculpteur Andreas Winkelman, là
le peintre Joan Borg effrayé par L’Heure
du loup, mais c’est toujours Bergman et ses doutes, ses
peurs, Bergman habité par la passion dévorante de l’artiste.
Bergman qui, on le sent, parvient peu à peu à apaiser ses
angoisses, comme en témoignent ces images qui magnifient les beautés
de Fårö alors que, jusqu’ici, ses pics aiguisés, ses vents
violents, ses nuits sans lune exacerbaient le sentiment d’angoisse
de celui qui en arpentait les terres. Tout comme le cinéma de
Bergman, toujours aussi cru, qui atteint cependant avec Une
Passion (et bientôt Cris
et chuchotements et Scènes
de la vie conjugale) une plénitude dans le drame, un calme,
une certaine forme de sérénité malgré les tempêtes que ces
œuvres affrontent.
Le
lien
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Bibi Andersson, Elliott Gould, Max Von Sydow
Film
suédois, anglais
Genre
: drame
Durée :
1h53
Année
: 1971
Une
petite ville de province, en Suède. Karin Vergerus, la trentaine,
mène une vie bien rangée auprès de son mari médecin et de ses
deux enfants. Mais elle est appelée au chevet de sa mère mourante à
l'hôpital. Elle arrive trop tard et rencontre, dans l'ascenseur,
l'archéologue David Kovac. Bouleversée par cette rencontre, elle
décide de partir à Londres pour le retrouver.
Après
"Cela ne se produirait pas ici", c'était le film de son
oeuvre pour lequel Ingmar Bergman avait le moins d'estime. Avant même
d’en avoir entamé le tournage, il écrit : « J’ai
fini le script avec dégoût. Je l’ai nommé Le Lien, mais
j’aurais tout aussi bien pu lui donner n’importe quel autre
titre. Je vais me reposer un peu avant que les préparatifs ne
commencent vraiment. Je me sens déprimé, indisposé et souhaiterais
arriver à me convaincre de ne pas me lancer dans ce projet. »
Le
Lien est la première incursion en langue anglaise du cinéaste.
Tourné et monté en deux versions, l’une en suédois et anglais,
la seconde entièrement en anglais, le film souffre de dialogues qui
semblent parfois s’être dilués à la traduction, notamment dans
un dernier tiers un brin didactique.Le film est d’ailleurs
considéré comme un film anglais et est financé par l’American
Broacasting Corporation. Il y a certes eu un mini choc des cultures,
il a fallu un peu discuter et arrondir quelques angles – la scène
de sexe en particulier a fait polémique car l’acteur américain
qui joue le rôle de David avait peur que cela pût nuire à sa
carrière (on n’imagine pas un acteur suédois pinailler là-dessus
face à Bergman) – mais les obstacles ont fini par être surmontés
et le film s’est fait.
Ce
qu'il y a de plus surprenant dans ce Begman méconnu, c'est
certainement la musique d'accompagnement : sa présence étant déjà
un événement (Bergman n'aimait pas beaucoup le procédé), il
s'agit ici d'une alternance de musique sacrée (rien de très
étonnant) et de variétés ! Comme si pour son premier film en
langue anglaise, le cinéaste voulait montrer une famille suédoise
moderne, ce qu'il ne fera pourtant pas dans la série très réputé
"Scènes de la vie conjugale", dont Le Lien paraît en être
l'avant-propos.
Le
film est un film de son temps. Il ne s’agit pas d’un film en
costume, ni d’un film dans une époque fantasmée ou mal définie
(comme Persona ou La
honte par exemple) mais bien d’un film des années 70,
avec tout le decorum qui en découle. Intérieurs d’appartement de
cette époque, pratiques sociales, musique pop, mode vestimentaire
aux couleurs criardes.
Plus
négative que jamais, la vision du couple chez Bergman atteint une
nouvelle dimension, celle extra-conjugale. Le Lien est l'histoire
d'un adultère, de sa naissance à son explosion. Tout d'abord, les
amants sont liés par une relation d'amitié, et peu à peu ils
s'imposent un amour qui n'arrive pas de lui même. Cependant le
personnage d'Elliott Gould est un être tourmenté, qui supporte mal
ses sentiments et ses émotions : le traumatisme des camps de
concentration qu'il a vécu lui ont fermé sa communicabilité et
l'enferment dans des complexes. C'est pourquoi ses réactions
imprévisibles finissent par rendre la vie de sa maîtresse bien plus
compliquée qu'avant, elle qui se limitait à une petite vie bien
tranquille avec son époux et ses deux enfants. Bientôt, les amants
deviennent aussi haineux l'un pour l'autre que des époux. Selon
Bergman, dès qu'on se lie, c'est pour mieux s'entre-déchirer. Cette
vision très négative du couple est renforcée par une destruction
des êtres dont il paraît être l'auteur. Il s'agit pour Bergman
d'un enfer quotidien, d'après sa vision très dure et cassante de la
réalité.
Cris
et chuchotements
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Harriet Andersson, Kari Sylwan,
Ingrid Thulin
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h30
Année
: 1972
Dans
un manoir vivent trois soeurs, Karin, Maria, Agnès, et la servante
Anna. Agnès, atteinte d'un cancer de l'utérus, est en train de
mourir. Karin, Maria et Anna se relaient à son chevet, et tentent de
l'aider à passer ses derniers moments. Avant que la jalousie, la
manipulation et l'égoïsme ne finissent par s'inviter à cette
veillée funèbre...
C’est
peut-être le plus violent des Bergman, le plus terrifiant aussi. Un
film spectral, peuplé de fantômes et de revenants, drapé de
vermillon, éclaboussé de rouge sang par le génial Sven Nykvist. Un
film d’horreur moderne, travesti en drame costumé, qu’on imagine
bien Stanley Kubrick et Dario Argento regarder en boucle avant les
tournages de Shining et Suspiria. Bergman
éclaire de nombreuses scènes à partir d’une source de lumière
unique issue des fenêtres. Le cinéaste et son chef opérateur Sven
Nykvist préparent minutieusement pendant deux semaines les
éclairages du film. Ils s’installent à tour de rôle dans chacune
des pièces de la demeure, y observent les variations de lumière,
les mouvements des ombres au fil des heures qui défilent. Cris
et chuchotements est presque uniquement filmé en lumière
naturelle et le résultat est proprement éblouissant. Les variations
de la lumière, son jeu avec les ombres, ses changements de couleur,
ses effets sur les objets et les textures, tout est à l’unisson
dans cette œuvre à la beauté infinie. On se souviendra à jamais
de la pietà composée par Kari Sylwan et Harriet Andersson. La
captation de la lumière dans toute sa richesse et sa complexité
devient une véritable obsession, mais ce travail d’orfèvre est
offert avec tant de talent et d’évidence que Cris et
chuchotements atteint un certain idéal de cinéma. Chaque rayon
de soleil a la beauté et la précision d’un tableau de maître.
Bergman et Nykvist travaillent effectivement comme des peintres,
privilégiant une gamme de couleurs réduite (rouge, blanc et noir,
une couleur pour chaque soeur) mais structurant leurs images afin
d’en cerner toutes les potentialités. Bergman lorsqu’il filme en
couleur aime travailler ainsi, en privilégiant quelques teintes
dominantes, se rapprochant du noir et blanc qu’il chérit tant.
Cependant, si l’image est d’une beauté absolue, Bergman viole
les règles esthétiques qu’il a établies (douceur des cadres,
composition savamment orchestrées...) en usant de violents zooms
pour filmer l’agonie et la douleur. Comme s’il refusait les
œuvres trop propres, il glisse un soupçon d’impureté afin de
briser ce qui pourrait devenir trop lisse.
Comme
les couleurs, une sarabande de Bach et une mazurka de Chopin ont
chacune leur fonction dramatique. La mazurka, jouée au piano par
Agnès, apporte l’apaisement. La suite pour violoncelle accompagne
les paroles et les caresses échangées entre Karin et Maria, avec la
piéta le moment le plus doux du film, jusqu’à remplacer leurs
mots mêmes. Bergman montre que la musique est parfois mieux à même
de décrire les êtres avec sincérité, d’afficher leurs pensées.
Cris
et chuchotements est un film en trois couleurs, en trois temps :
le passé idyllique, le présent angoissant et le futur
insaisissable. Le passé c’est essayer de retrouver les saveurs
enfuies, remonter le temps à la recherche du bonheur, de l’enfance.
Se rappeler la maison de poupées dans laquelle il a placé son
imaginaire, ressentir la douceur des seins et du ventre maternel. Le
présent c’est la douleur, mais c’est aussi Anna qui offre la
félicité à Agnès lorsqu’elle la presse contre son corps.
« C’est le plus beau cadeau que l’on m’ait fait (…), la
grâce » consigne Agnès dans son journal intime. Le futur,
c’est pour les trois femmes, la vision de leur propre mort à
travers le calvaire d’Agnès. Elle est un reflet de ce qui va
advenir. Agnès est un passeur. Elle attise la peur du futur et ouvre
par là les portes du passé.
Avec Cris
et chuchotements, Bergman va plus loin encore dans la confiance qu’il
accorde au seul moment du tournage. Ici, pas de scénario écrit à
la virgule prêt, juste une série de lettres (une cinquantaine)
qu’il envoie aux acteurs et dans lesquelles il se contente de
décrire des rêves. Dès que Bergman se sent enfermé dans un
carcan, que ce soit thématique ou esthétique, ou encore lorsqu’il
se sent lié à une méthode de travail, il jette et recommence.
Cris
et chuchotements est peut-être le film le plus violent d'Ingmar
Bergman, malgré la beauté saisissante d’un film où la
composition des costumes, de la lumière et des couleurs nous éblouit
à chaque minute. C’est une oeuvre dont on ne peut ressortir
intact, portée par un quatuor d’actrices magnifiques dont chaque
déplacement semble chorégraphié. C’est la dernière
collaboration de Bergman et d’Harriet Andersson, l’inoubliable
interprète de Monika vingt
ans plus tôt, qui nous offre ici son rôle le plus fort, le plus
habité. Il faut se faire violence et découvrir absolument l’une
des œuvres majeures de Bergman, l’une des œuvres majeures du
cinéma, tout simplement.
Scènes
de la vie conjugale
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Liv Ullmann, Erland Josephson, Bibi Andersson
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
2h49
Année
: 1973
Johan
et Marianne, mariés depuis dix ans, vivent heureux avec leurs deux
petites filles. Lui est professeur de psychologie appliquée, elle
une avocate spécialiste du droit familial. Lors d’un dîner, ils
assistent à la violente dispute d’un couple d’amis. Commence
alors une remise en question de leur relation…
«
Scènes de la vie conjugale » a d’abord été diffusé en 1973 à
la télévision suédoise sous la forme d’une mini-série. Ingmar
Bergman l’a ensuite remodelé en un long-métrage de 2h49. Cette
longueur répond à l’ambition du cinéaste : montrer l'agonie des
sentiments humains. Contraint par un budget limité, Bergman écrit
le film en trois mois et le tourne en quatre. Près de sa grange, il
crée un studio et filme un couple bien sous tout rapport, mais dont
chacun se demande s’il aime l’autre. Succès retentissant à la
télévision suédoise, Scènes de la vie conjugale comporte
six chapitres qui scandent l’évolution d’un couple, de la
routine aux faux-semblants, de l’affrontement au divorce, des
retrouvailles à la solitude.
Scènes
de la vie conjugale s’ouvre sur une interview de Johan et
Marianne pour un magazine people. Souriants, ils expliquent à la
journaliste qu’ils sont mariés depuis dix ans, sont fiers de leurs
enfants et du couple qu’ils forment, sont épanouis dans leur vie
professionnelle (il est chercheur, elle est avocate)… Ils livrent
leur intimité avec un mélange de fausse modestie et de
condescendance réciproque qui déjà éveille les soupçons du
spectateur. Cette scène inaugurale pose d’entrée de jeu la forme
et le fond du film. Filmé comme un reportage télé, l’interview
place le spectateur devant une œuvre qui revendique son origine
télévisuelle. Spectateur qui est d’abord un
téléspectateur, Thématiquement, Bergman présente son couple,
résume son passé, et nous fait subtilement ressentir que sous
l’apparente félicité de Johan et Marianne affleure un trouble
qui, on le sait, va aller crescendo.
On
touche ici au cœur du cinéma de Bergman. Ces êtres qui s’attirent,
s’aiment, se déchirent, ces âmes qui ne vivent qu’à travers
l’autre, pour l’autre, contre l’autre, sont les sujets de
toutes ses oeuvres. Bergman filme les mouvements de l’amour, les va
et vient du désir. Il nous parle du temps destructeur, des compromis
et des lâchetés qui corrompent l’amour. Des thèmes que le
cinéaste explore depuis ses débuts. C’est La Soif (1949)
où Bergman décrit l’enfer d’un couple de touristes.
C’est L’Attente des
femmes et son segment en huis clos qui se concentre sur
les échanges entre un couple, prisonnier d’un ascenseur en panne.
C’est Vers la joie, Une Leçon d’amour, L’Heure
du loup… Peut-être Scènes de la vie
conjugale est-elle son œuvre la plus riche sur cet thème,
celle qui en explore les moindres méandres, celle où Bergman se
confronte au réel de manière viscérale, triviale même. Il nous
parle crûment de désir, de sexe. Ce balancement incessant entre
amour et haine, entre attirance et rejet, trouve des échos dans
chaque action des personnages. Ceux-ci sont égoïstes mais, dans un
même temps, ne peuvent vivre sans le regard de l’autre. Tour à
tour épris de solitude, l’instant d’après ne la supportant
plus. Toujours à vouloir que le monde se plie à leurs désirs, se
détruisant car n’y parvenant jamais. Rares sont les cinéastes qui
se sont frotté aussi directement au réel, qui en ont exploré avec
autant d’acuité toutes les facettes, de la banalité du quotidien
aux rêves et aux fantasmes.
Le
cinéma de Bergman est un cinéma de pure empathie où les êtres se
livrent, ne cachent plus leur honte mais la livrent, nue. Bergman
accepte tous les défauts de ses personnages, ne se pose jamais en
juge. Si Scènes de la vie conjugale est un film âpre et
dur, s’il autopsie sans pudeur le couple, c’est aussi un film qui
touche directement au cœur, un torrent d’émotion. Car le cinéaste
nous permet de croire au plus profond de nous-mêmes aux personnages
qu’il filme. Non seulement parce que leur histoire est aussi la
nôtre, mais aussi car la caméra est toujours placée à la distance
la plus juste du sujet filmé, car chaque plan porte en lui l’amour
que le cinéaste éprouve pour eux. Il n’est qu’à voir la
manière dont la caméra caresse les visages, la manière dont un
panoramique se plie aux mouvements des corps, la durée même du plan
qui épouse l’action des personnages. Alors que dans un film comme
Persona la structure et la mise en scène conditionnaient le jeu des
acteurs, Scènes de la vie conjugale se développe autour
d’eux, pour eux.
La
quasi absence d’extérieurs dans le film nous oblige à nous
concentrer uniquement sur l’histoire de ce couple. Bergman n’offre
nulle issue, nulle histoire secondaire, il nous plonge dans
l’histoire de Johan et Marianne aussi directement et profondément
qu’il puisse être imaginable. Cette volonté de se mesurer
directement à son sujet trouve son prolongement naturel dans une
mise en scène qui derrière son apparente simplicité demeure d’une
précision absolue. Bergman filme directement à partir de son texte,
de manière apparemment simple et directe. Alors qu’il est au
sommet de son art, que rien ne semble pouvoir résister à son
imaginaire et à sa force de création et d’évocation, il réalise
un film dénué de toute tentative expérimentale. Scènes de la vie
conjugale est un film frontal, terme par ailleurs tellement galvaudé
mais qui trouve là sa juste utilisation. Des plans réduits à leur
unique fonction descriptive, sans recherche esthétique, des couleurs
délavées issues de l’esthétique télévisuelle, des zooms
approximatifs, des panoramiques bancals.
Bergman a la seule
volonté de filmer son texte et ses acteurs, il ne laisse sa mise en
scène n’être dictée par rien d’autre. Ni par la recherche du
beau, ni par l’envie d’apposer une patte, une signature. Il y a
ses acteurs, ils jouent la scène, et rien ne doit les interrompre.
La durée du plan dépend d’eux, la forme ne les dirige pas. Ils
sont filmés directement, sans affect. Après avoir tant exploré,
cherché, expérimenté, quelle force, quelle audace que de se
laisser aller aux seuls mots, aux seuls personnages ! Chaque séquence
est ainsi d’une limpidité totale, épousant les mots et les
situations, se pliant au rythme insufflé par les personnages. Une
scène peut s’achever brutalement ou devenir un long plan séquence,
comme la première réconciliation de Johan et Marianne filmée en
continu pendant près de six minutes.
Film
d’une acuité, d’une sincérité totale, Scènes de la vie
conjugale est peut-être l’œuvre la plus exhaustive et la
plus juste jamais filmée sur les rapports entre hommes et femmes.
C’est un film douloureux qui nous renvoie directement à notre
propre vie. Qu’on ne s’y trompe pas, malgré l’apparente
austérité du propos, Scènes de la vie conjugale est un
film de bout en bout passionnant. Le public ne s’y est pas trompé,
faisant un triomphe à la série lors de sa diffusion télévisée.
La
flûte enchantée
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Josef Köstlinger, Irma Urrila, Håkan Hagegård
Film
suédois
Genre
: fantastique, musical
Durée :
2h15
Année
: 1975
Sarastro
a enleve Pamina, la fille de la Reine de la Nuit. Tamino, prince
temeraire epris de la princesse, part a sa recherche. Pour le
proteger, la Reine de la Nuit lui remet deux talismans: un carillon
magique et une flute enchantee...
Projet
initialement conçu pour la télévision suédoise, cette adaptation
par Ingmar Bergman de La
Flute Enchantée de
Mozart est un projet qui lui tenait à cœur. Il a deux grandes
lignes directrices : d’une part, rendre cet opéra accessible au
plus grand nombre et, d’autre part, utiliser des chanteurs plus
jeunes qu’à l’habitude, des chanteurs dont l’âge correspond à
celui des personnages. Il fait donc traduire l’opéra en suédois,
ce qui ne facilite pas forcément la tâche des chanteurs, et
auditionne une centaine de chanteurs originaires des pays nordiques.
Il désire aussi garder l’esprit du théâtre en tant que lieu et
n’hésite pas à reconstruire en studio celui où il avait
initialement envisagé de tourner ( un petit théâtre suédois du
XVIIIème siècle, celui de Drottningholm) mais qui s’est révélé
être trop petit. Bergman substitue au rite d'initiation maçonnique
à la base de l'oeuvre de Mozart l'évocation d'un conflit familial à
l'image des «Scènes de la vie conjugale». Pamina apparaît ici
comme la fille issue du couple déchiré formé par la reine de la
nuit et Sarastro. Et cela fonctionne, contre toute attente,
merveilleusement! La mise en scène est tout simplement enchanteresse
et éblouissante de poésie. Dès la première scène, durant
laquelle Bergman filme, sur la musique d'ouverture, les visages et
les regards tendus du public scrutant la scène, on sait que l'on
regarde l'oeuvre d'un maître. Cette symphonie de portraits en
parfaite harmonie avec la musique est absolument superbe, nous
donnant à visualiser la musique aussi bien dans sa forme
(l'enchaînement des plans en accord avec le tempo musical) que dans
ses effets (les expressions des visages). Lors de ce premier coup
d'éclat, Bergman arrive presque à surpasser Mozart, rendant l'image
plus forte que la musique. On retrouvera ce génie dans bien d'autres
séquences comme lors du célèbre chant de la reine de la nuit avec
un gros plan inquiétant sur son visage vieilli, ou encore dans toute
la fin du film et notamment lors de la traversée des enfers avec des
trouvailles de mise en scène absolument fabuleuses. Cependant l
'usage du suédois en lieu et place de l'allemand original est
contestable. La musicalité spécifique des deux langues n'est pas la
même et certains passages y perdent en acuité. Mais au final il
s'agit d'une réappropriation totale par un cinéaste de génie de
toutes les conventions et de tous les mécanismes de l'opéra pour
les plier à l'exigence de son art et à l'infini de ses
possibilités. Tout comme la flûte, on est enchanté à la vision de
ce très beau film et de son éternel message d'amour.
Indiscutablement, la meilleure adaptation cinématographique d'un
opéra jamais réalisée.
Face
à face
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Liv Ullmann, Erland Josephson, Aino Taube-Henrikson
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h54
Année
: 1976
Jenny
Isaksson et son mari sont deux brillants psychiatres. Jenny se met un
jour à avoir des sentiments et des visions qui l'opressent. Elle
passe petit à petit du statut de médecin à celui de patiente.
Face
à face s’inscrit parfaitement dans l'œuvre de Bergman hantée
par l’angoisse existentielle. Aucun temps mort dans cette plongée
dans la psyché d’une femme qui, de prime abord, semble des plus
épanouie. Jenny, jouée avec conviction par une Liv Ullman de
quasiment tous les plans, fait des remplacements dans un hôpital
psychiatrique durant l’été, période de transition par excellence
d’autant plus marquée pour elle qu’elle supervise le
déménagement de sa famille pendant que sa fille est en vacances et
son mari en déplacement aux États-Unis. En transit, Jenny va vivre
chez ses grands-parents quelques jours, dans sa chambre de petite
fille. Dès le départ, des indices de ce que sera la suite
surgissent à la faveur de scènes aussi mystérieuses que
troublantes. Puis l’élément déclencheur arrive. Jenny est
victime d’une tentative de viol. Un événement qui va la projeter
dans un abîme de solitude et d’introspection dont elle ressortira
avec une conscience aiguë de la vacuité de son existence. Si la
mise en scène de Bergman est des plus anxiogènes, elle est
parfaitement accompagnée par Liv Ullman dont le visage incarne aussi
bien le vide que la terreur, le dégout que le découragement. Et
quand survient la tentative de suicide, l’échelle du mal-être a
été gravie à une vitesse telle que l’on est tout aussi désemparé
que Jenny…
Le réalisateur passe alors à l’onirisme pur.
Jenny n’est pas morte, mais pas tout à fait consciente.
Hospitalisée, elle se perd dans les méandres de son esprit qui lui
font revivre des moments clés de son histoire. Une scène de
confrontation avec ses parents – que l’on apprend décédés
quand elle était jeune – est particulièrement rude, dévoilant
des rapports familiaux gangrénés par l’incompréhension. Chargés
de rouge, ces rêves rappellent l’univers aussi violent que feutré
du sublime Cris et chuchotements. Si celui-ci s’est finalement
déclaré peu satisfait de Face à face, peut-être est-ce parce
qu’il ne parvient pas au climax de Persona. Quoi qu’il en
soit, Face à face reste un film d’une force considérable
qui nous vide complètement lors de sa projection. Le bouleversement
intérieur ressenti, à la hauteur du malaise qu’il provoque, ne
peut laisser indifférent.
L'œuf du serpent
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Liv Ullmann, David Carradine, Gert Fröbe, Heinz Bennent
Film
allemand
Genre
: drame
Durée :
2h
Année
: 1977
Berlin,
1923, Abel Rosenberg se sent triplement étranger puisqu'il est juif,
américain et chômeur. Alors qu'il se perd dans l'alcool, il
découvre le corps de son frère Max, suicidé d'une balle dans la
bouche. Interrogé par le commissaire, il a l'intuition qu'on le
soupçonne de plusieurs meurtres perpétrés dans le quartier. Il se
réfugie auprès de Manuela, ancienne compagne de son frère qui joue
un numéro dans un cabaret des bas-fonds. Ensemble, ils font une
rencontre perfide et s'égarent dans la peur, menacés par un mal
innommable qui "tel un œuf de serpent, laisse apparaître à
travers sa fine coquille la formation du parfait reptile."
En janvier
1976, Ingmar
Bergman est
arrêté par la police. On lui retire son passeport, on fouille son
bureau, on l'interroge. Il est soupçonné d'avoir monté sa société
de production domiciliée en Suisse pour frauder le fisc suédois et
risque deux années de prison. Bergman est innocenté en 1979 mais
cette affaire aura des répercussions sur l’état mental du
cinéaste et, ce faisant, sur ses créations. Au moment des faits, la
presse suédoise s'empare de l'affaire, Bergman fait couverture sur
couverture, et la population plonge dans d’interminables débats
sur sa culpabilité et son innocence. Bergman, profondément meurtri,
tombe dans une grave dépression nerveuse et il est hospitalisé. Une
précédente hospitalisation avait abouti à la réalisation
de Persona.
Cette fois-ci, ce n’est plus une pneumonie qui le mène aux
frontières de la mort mais une dépression pendant laquelle,
sur-médicamenté, il pense à certains moments sombrer dans la
schizophrénie. De cette expérience il accouche de L'Oeuf
du serpent.
En
avril, il fait publier dans la presse, une lettre : « Je
quitte la Suède. »
Il gagne l’Allemagne où il réalise pour le compte de Dino de
Laurentiis son premier film tourné à l'étranger. Encore auréolé
par le succès de Scènes
de la vie conjugale et
de La
Flûte enchantée,
il se voit proposé par le nabab un budget et un temps de tournage
très supérieurs à son économie de production habituelle. Le film
bénéficie d’impressionnants décors créés par Rolf Zehetbauer
(L’Ultimatum
des trois mercenaires mais
aussi Cabaret,
film aux thématiques très proches de celui de Bergman), décors qui
seront utilisés par Fassbinder pour
son Berlin
Alexanderplatz.
Le talent de l'équipe artistique est réel, et le rendu du Berlin de
la République de Weimar est assez saisissant. On imagine le travail
minutieux produit afin de reconstituer dans les studios de la Bavaria
cette rue de Berlin découverte par Bergman sur un dessin au fusain
datant de 1923 (une rue qui se nomme Bergmanstrasse !),
avec sa ligne de tramway, ses façades et arrière-cours, ses
tavernes et cabarets. Mais on reste malheureusement à la surface des
choses, la caméra de Bergman glissant sur cette reconstitution sans
jamais réussir à s'en emparer et à nous plonger dans cet univers.
Si L'Oeuf
du serpent saisit
et nous transmet quelque chose de cette période de basculement,
c'est quasi-uniquement par la parole que cette transmission s’opère,
très peu par la mise en scène. Ingmar Bergman, on le voit par
exemple dans Fanny
et Alexandre,
sait pourtant bien faire vivre une période passée. Mais il
travaille habituellement sur l'abstraction, le dénuement. Ici, le
trop-plein le submerge et la richesse du film joue contre lui.
Sentiment partagé par Liv Ullmann qui explique que mis devant les
décors somptueux, Bergman ne pensait plus qu'à filmer les façades,
les voitures, le tramway, et en oubliait de filmer les visages, de
guetter l'âme de ses personnages. Effectivement, on ne trouve ici
aucun des magnifiques gros plans qui font la puissance de son cinéma.
Le film est peuplé de silhouettes, jamais de personnages.
L’Oeuf
du serpent n’en
est pas moins une œuvre très personnelle, intime, et Bergman lie
l'expérience de la déliquescence de l’Allemagne à sa situation
personnelle. Ce qu'il y a de plus réussi dans le film est
certainement la description d’Abel sombrant dans la psychose. Il se
sent persécuté, entend un bruit continuel de moteur, imagine un
complot. Il sent les murs de la ville se resserrer autour de lui, les
visages devenir de plus en plus menaçants et agressifs à son
encontre. S’il décrit par là la situation des juifs dans
l’Allemagne de 1923, Bergman traduit avant tout son propre
calvaire, cette sensation d’avoir été trahi, pourchassé, acculé.
Et lorsque, in fine, il donne raison à son personnage, c'est comme
pour se blanchir, déclarer qu’à l’image de son héros il n’a
pas été le sujet d’une crise de paranoïa mais a bien été
victime d'une fronde organisée contre lui. Bergman se sert de son
expérience douloureuse d'homme traqué, dépressif, shooté au
médicaments (Mogadon, Valium) pour alimenter le personnage d'Abel :
« C'est
ce genre de sentiment qu'il doit éprouver, et je peux en parler, je
sais comment on se sent quand on est accusé et à quel point on a
peur et à quel point on est prêt à accepter un châtiment qu'on se
met presque à désirer. »
Bien
sûr, le film questionne la façon dont le fascisme peut s'emparer
d'une société. Ingmar Bergman s'attache à décrire très
précisément (de manière très didactique même) le terreau sur
lequel s’est développée la gangrène nazie : le chômage,
l'inflation, le besoin d'exorciser ses peurs en trouvant une victime
expiatoire, la fascination pour les figures de l'ordre alors que le
chaos règne... Bergman connaît tout cela, lui qui adolescent a été
fasciné par l'imagerie et l'idéologie nazies. Vers dix-huit ans, il
vit chez un pasteur à Thuringe et bientôt partage la ferveur qui
entoure le parti et le culte de Hitler. Après avoir assisté à une
apparition du Führer, il est marqué par la passion extatique de la
foule et il est alors converti au national-socialisme. Il lui faudra
attendre la découverte des camps pour ouvrir les yeux : « C’est
comme si j'avais découvert que Dieu et le Diable ne faisaient
qu'un... » Bergman,
effondré par son aveuglement, refusera pendant plus de vingt ans de
voter et d'approcher de près ou de loin des questions politiques. A
travers L'Oeuf du serpent, Bergman n'entend pas se chercher des
excuses quant à sa fascination passée. L'idéologie fasciste n'est
jamais ici présentée comme fascinante, mais bien putride et
effrayante. Les Allemands eux-mêmes (via par exemple les personnages
de l'inspecteur Bauer ou de la logeuse de Manuela) sont conscients de
l'horreur qui s'installe, et de la folie de Hitler et de ses sbires.
Mais s'ils ont les yeux ouverts sur ce qui se joue, beaucoup
minimisent cependant le danger que représente le parti nazi. Sur les
décombres de la société, les Allemands passent leur temps à faire
la fête et on rigole du putsch raté de Hitler. Mais s'ils pensent
que Hitler est une baudruche qui va vite se dégonfler, ils sentent
que la République de Weimar ne peut que s'effondrer et se demandent
dès lors dans quelle ère ils entrent.
L'Oeuf
du serpent est ainsi un film personnel mais désincarné, alors
que Bergman est justement le maître de l'incarnation. Il fait appel
à des figures cinématographiques qui sont bien trop éloignées de
ses préoccupations personnelles et artistiques, et manie ces figures
et ces icônes avec assez peu de discernement. Filmer des couloirs
ensevelis sous les paperasses ne fait pas nécessairement du Kafka,
utiliser une voix off et cadrer une ruelle humide et des volutes de
fumées ne suffisent pas à créer une atmosphère de film noir...
Mais
qu’il soit bancal ou poussif, L’Oeuf du serpent demeure
une œuvre sincère, notamment car Bergman n'a pas pour ambition à
travers elle de régler ses comptes avec son passé, de se racheter,
de demander le pardon. Il entend montrer que la barbarie nazie n'est
pas un instant isolé de l'histoire humaine mais qu'elle peut
renaître à tout moment, qu'elle est inscrite dans l'Humanité même,
dans son humanité.
Mais
cette vision du monde, d’une noirceur absolue, s’exprime de
manière bien plus aboutie dans d'autres œuvres de Bergman.
Dans L’Oeuf du serpent, Ingmar Bergman se perd entre
l’évocation de ses errements adolescents, ses drames récents, la
description des mécanismes de la montée du nazisme et sa vision du
monde qui se dirige irrémédiablement vers sa fin. Bergman essaye de
faire passer ces thèmes ambitieux en en appelant au cinéma de genre
(policier, thriller, fantastique), mais le résultat se révèle trop
bancal et désincarné pour vraiment convaincre. L'Oeuf du
serpent demeure cependant une véritable curiosité et distille
suffisamment de trouble pour mériter sa découverte.
Sonate
d'automne
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Ingrid Begman, Liv Ullmann, Lena Nyman
Film
suédois
Genre
: drame musical
Durée :
1h34
Année
: 1978
Charlotte,
ancienne pianiste de renommée internationale, est invitée à passer
quelques jours chez sa fille Eva, qu’elle n’a pas vue depuis sept
ans. Cette dernière est mariée à un pasteur de campagne et passe
ses journées à s’occuper de sa soeur, handicapée mentale, que
leur mère avait placée dans une institution. Les retrouvailles
entre Charlotte et Eva vont vite tourner au règlement de comptes…
Marquées par
un exil forcé pour accusation de fraude fiscale, les années 1970
furent une décennie ardue pour Ingmar
Bergman qui,
au faîte à ses propres yeux de sa créativité artistique, dut
combiner avec des structures auxquelles il était peu accoutumé à
l’étranger. Homme de troupe (aimant à répéter goguenard que
« la
Suède n’est pas si grande »
quand on lui demandait pourquoi il s’entourait toujours des mêmes
acteurs), son cinéma reposait jusqu’alors sur une grande confiance
accordée à de fidèles collaborateurs, qu’il côtoyait non
seulement sur les plateaux mais pour beaucoup d’entre eux sur les
planches de théâtre. Il sort mécontent de sa première expérience
internationale (L’Oeuf
du serpent,
ambitieuse fresque pour Dino de Laurentiis à la fois ratée dans
l’ensemble et fascinante dans les détails) et décide pour son
prochain projet de s’approcher au plus près de conditions de
tournage suédoises. Il retourne au genre qui a fait son succès, le
psychodrame de chambre, tourne dans sa langue maternelle, dans un
pays voisin (la Norvège), en compagnie de la fidèle Liv Ullmann. En
bénéficiant toutefois de capitaux supérieurs (le film étant plus
directement pensé pour une carrière internationale que ses
expérimentations des années 1960) et avec un argument commercial de
poids : la rencontre au sommet du plus grand cinéaste suédois
et de la plus fameuse actrice issue du pays, Ingrid Bergman (aucun
lien de parenté proche).
Il
se déclarera insatisfait du résultat, s’accusant d’avoir « fait
du Bergman »
en prenant trop en compte les attentes de sa base de fidèles. Liv
Ullmann propose une autre raison de ce désaveu : sa mauvaise
entente avec son actrice principale. Muse de Hitchcock,
épouse de Rossellini,
Ingrid Bergman a tâté du grand maître et entend tenir tête à
celui-ci. Elle n’aime pas la vision qu’a son metteur en scène de
son personnage de mère peu aimante et le fait savoir. Elle n’a pas
le droit de modifier son texte ? Qu’à cela ne tienne, elle
fera passer par son interprétation la liberté qu’elle compte
prendre par rapport à celui-ci. A l’image de ce plan où implorant
pardon à sa fille, son visage fait passer toute la colère inverse,
celle d’une femme portant pour toutes les autres ce poids d’avoir
toujours à s’excuser pour ce qu’on ne reprocherait pas à un
homme (faire passer sa carrière avant ses enfants). Cette actrice de
composition renverse les hiérarchies établies dans la cour
entourant le cinéaste et fait de cette collaboration aussi
conflictuelle que fructueuse le témoignage d’un moment aigu de la
libération des femmes. Précieux documents sur l’évolution des
mentalités, les films de Bergman de l’époque tirent leur force de
la confrontation aux aléas, de leur sortie exigée de sa zone de
confort.
D’emblée, Sonate
d’automne accumule
les signes du "Bergman-film" : générique déconstruit
(les crédits finaux défilent en ouverture), discours-caméras,
inserts stylisés de souvenirs... De part en part, le cinéaste rompt
la continuité dans une manière typique pour se concentrer sur les
instants de vérité que sa caméra traque. En ayant atteint une
telle assurance que cette fragmentation perpétuelle donne l’illusion
d’une complète fluidité. Le tout au service d’une histoire
simple, banale même.
Sonate
d’automne montre
la domination progressive d’une femme forte par la faiblesse d’une
enfant fêlée, de l’indépendance d’esprit par la pleurnicherie
(il doit bien y avoir un âge auquel on ne gagne plus grand-chose à
en vouloir à ses parents). Bergman met assurément de lui dans le
personnage de Charlotte (tel ce rituel contre l’insomnie des petits
biscuits, de l’eau minérale et d’un polar de poche). Son film
devient un aveu détourné de ce que le talent peut avoir d’écrasant
pour les proches, le génie d’ombrageux pour ceux qui viennent
ensuite. Il y a ici une réalité tangible au conflit des
générations, une part politique même (la culpabilité de la mère
d’avoir eu son moment de gloire en 34 à Linz), accentuée par un
effet de déclassement (ses millions à Zurich, ses tournées à
travers le monde, face au train de vie modeste et retiré de sa
fille). Il place son face-à-face dans le milieu de la musique pure
qui, généralement à son insu, compte parmi les plus excluants qui
soient. S’affrontant autour des Préludes de
Chopin, la mère renvoie par son interprétation tenue, presque
dissonante, les trémolos de sa fille à un sentimentalisme
pathétique. Son jeu est à l’évidence supérieur... mais la
démonstration n’en semblait pas nécessairement utile. Il faut
pour sa distinction qu’elle se soit opposée au pathos de
l’interprétation attendue. Bergman voit bien qu’une certaine
idée de la classe « never
explain, never complain »
a contribué à produire des incapables affectifs qui, en réaction à
leur éducation, se sont enfermés dans une victimisation et un
dilettantisme pas moins convenus.
Quoi
qu’elle fasse, Charlotte sera coupable d’être meilleure, pas à
sa place (son foyer), hors de son rang (l’amour d’une mère
compris comme sa présence inconditionnelle). Sonate
d’automne est
une charge féroce contre la fable de l’instinct maternel (le
résumé que la mère fait de ses accouchements sonne de façon
peut-être plus déstabilisante encore à une époque où se reforme
un familialisme étouffant), couplée comme son titre l’indique à
un regard sur l’épreuve du vieillissement. Charlotte arrive à
l’âge où on fait les comptes pour de bon - et où le succès
récolté commence à compter pour moins que l’estime perdue de sa
fille. A coup de regards humides et de moues réprobatrices, l’ordre
prend sa revanche... avec un à-propos d’autant plus pernicieux
qu’elle n’a plus pour se soutenir le mari décédé.
Il
y aura eu une grande oubliée cette nuit autour de cette sonate à
deux voix : Helena, la sœur malade qui, alors qu’elle
invoquée comme coup de grâce, souffre à l’étage dans
l’indifférence. C’est l’époux d’Eva, qui pourtant n’a pas
de lien du sang à cette affligée, qui est seul ici à s’en
occuper sans arrière-pensée (mettre sa mère mal à l’aise ou au
contraire donner le change sans ciller). Par cette humanité simple,
cette acceptation sans condition ni grand espoir de réussite (il
n’arrive, malgré sa sollicitude, pas à la calmer), se maintient
l’espoir, même impuissant, d’une famille à construire, d’un
lien à élire - la fraternité contre la fratrie. Il aura fallu que
la réconciliation ne soit pas obligatoire (après sept ans de
silence, une mère et une fille se détesteront pour de bon) pour
qu’elle puisse en principe être choisie. Il faut en finir avec le
mythe d’un Bergman "misanthrope", pessimiste pour le
plaisir de détruire. Ce n’est pas lui qui nous blesse, ce sont nos
blessures qui devant les siennes se rappellent à nous. Les rouges de
Sven Nykvist, l’éclat d’un regard fâché à mort, la fébrilité
des actrices, en nous prenant par la main, nous mènent au cœur
douloureux du désamour et nous consolent sans condition. Ce
cinéma-là, le plus précieux de tous, en nous renvoyant à la face
notre fausseté et nos conventions arrangeantes, nous rend moins
inconscients de notre arrogance, de notre dureté, de notre mollesse
aussi. Moins indifférents, surtout. Plus humains, ce qu’on n’est
jamais trop chez ce libérateur exigeant.
De
la vie des marionnettes
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Robert
Atzom, Christine
Buchegger, Martin
Benrath
Film
allemand
Genre
: drame
Durée :
1h44
Année
: 1980
Une
prostituée, Katarina Krafft, est assassinée et violée par Peter
Egerman. A travers des entretiens menés par un chargé d’enquête
et des moments de vie saisis avant et après le drame, on pénètre
dans la personnalité troublée du criminel. Sa femme Katarina, le
psychiatre Morgens Jenser, ami et confident du couple, la mère
possessive de Peter, Tim, collaborateur de Katarina et homosexuel
attiré par Peter, sont autant de témoins et d’acteurs qui vont
lever le voile sur ce meurtre aussi incompréhensible que soudain.
De
la vie des marionnettes est
construit comme un puzzle, un voyage dans la psyché de son
personnages principal. Ainsi Bergman nous fait voyager dans son
histoire. Le film est parcouru de cartons (20 heures après le crime,
quatorze jours avant etc.…) qui marquent autant d’étapes
temporelles dans le parcours de Peter. Ces va-et-vient s’accompagnent
de changements constants au niveau de la narration et du point de
vue. Les scènes s’enchaînent en passant de l’interview à une
forme cinématographique classique. Souvent l’interview même se
change en "reconstitution" de ce qui est dit, tandis que la
voix du narrateur vient doubler ce qui est montré à l’écran.
Bergman utilise également, une fois de plus (voir Les
Communiants),
la lecture d’une lettre que Peter adresse à Morgens, où les rêves
qui y sont décrits prennent soudain corps à l’écran. Ce
changement constant du niveau de narration donne une omniscience, une
omniprésence à la mise en scène de Bergman. Le réalisateur a
recours à des figures disparates qui toutes visent à la recherche
profonde de la vérité, comme si une forme filmique unique ne
pouvait prétendre à cette investigation intime
Dans la
reconstitution de ce puzzle, chaque intervention d’un témoin,
chaque mise en scène du passé, du présent ou d’un rêve, est une
nouvelle pièce qui s’emboîte. Bergman nous parle de la difficile
reconstitution des évènements qui amènent à un drame, de
l’impossible compréhension des raisons qui poussent à commettre
un meurtre, de l’imbrication étroite d’une quantité de faits et
gestes qui, pris isolement, ne peuvent prétendre à une explication
rationnelle. C’est quasiment le constat de l’impuissance de l’art
à se confronter au réel. Et c’est cette impossibilité même qui
pousse Bergman à tenter l’expérience.
Dans la
reconstitution de ce puzzle, chaque intervention d’un témoin,
chaque mise en scène du passé, du présent ou d’un rêve, est une
nouvelle pièce qui s’emboîte. Bergman nous parle de la difficile
reconstitution des évènements qui amènent à un drame, de
l’impossible compréhension des raisons qui poussent à commettre
un meurtre, de l’imbrication étroite d’une quantité de faits et
gestes qui, pris isolement, ne peuvent prétendre à une explication
rationnelle. C’est quasiment le constat de l’impuissance de l’art
à se confronter au réel. Et c’est cette impossibilité même qui
pousse Bergman à tenter l’expérience.
De
la vie des marionnettes est
un film pétri des angoisses de Bergman. C’est certainement l’un
de ses films les plus sombres, les plus opaques, peut-être son plus
radical. Déraciné, travaillant alors en Allemagne suite à des
ennuis avec le fisc suédois, on sent que le film se nourrit de la
souffrance de cet exil. C’est l’un des seuls films dont Bergman
soit fier.
Fanny
et Alexandre
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Pernilla Allwin, Bertil Guve, Börje Ahlstedt, Kristina
Adolphson
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
3h08 (version en salles)
Année
: 1982
L'histoire
se déroule dans la Suède du début du XXème siècle. Le film
dépeint la vie d'une jeune fille, Fanny, et de son frère Alexandre
au sein d'une famille aisée, les Ekdahl. Les parents de Fanny et
Alexandre travaillent dans le théâtre et sont très heureux
ensemble jusqu'à la mort subite du père. Peu après ce drame, la
mère trouve un prétendant, un évêque, et accepte sa proposition
de mariage. Elle déménage chez lui avec les enfants.
Fanny
et Alexandre a
été distribué au cinéma dans une version tronquée de 3 h 08 min,
concession obligée de Bergman afin
de lui permettre de trouver les financements nécessaires pour son
œuvre la plus ambitieuse en terme de production. La version complète
dure cinq heures et il faut absolument oublier la version courte,
imposée par les distributeurs, pour se plonger tout entier dans ce
film fleuve. Cinq heures de cinéma qui passent en un clin d’œil,
cinq heures magiques à l’image de celles où Alexandre se perd
dans la contemplation d’objets familiers qui soudain s’animent.
Là où la version courte manque de rythme, avance par heurts, le
film dans son intégralité retrouve son tempo d’origine, la
cohérence de sa structure dramatique, et défile de manière
évidente et limpide.
Fanny
et Alexandre est
conçu par Ingmar
Bergman comme
le film testament de sa carrière.
« je
n’ai plus la force de tourner, ni physiquement ni
psychologiquement » dira le cinéaste à la sortie du film.
Plus
qu’une œuvre testamentaire (le réalisateur tournera de fait
encore une dizaine de films pour la télévision jusqu’à sa mort
en 2007), ce magnum opus est le film d’une vie. Une immense fresque
familiale convoquant pour une ultime projection sur écran blanc
souvenirs d’enfances, joies, angoisses et émois intimes du
cinéaste. Un ballet étourdissant, passant de la trivialité d’un
concours de pets aux émotions les plus intenses.
C’est
aussi et surtout un grand film sur la mémoire, l’enfance et les
pouvoirs de l’imagination juvénile. Une enfance nimbée de magie,
habitée de fantômes, d’ombres et de marionnettes ; un refuge
face au conservatisme, à l’intolérance et à l’âpreté du
monde adulte, incarné ici par le terrible pasteur Vergus. Les échos
avec Laterna
Magica,
l’autobiographie du cinéaste, et donc avec sa propre jeunesse,
sont innombrables. Mais le ton s’est adouci avec le temps : Fanny
et Alexandre est
un film serein, et étonnamment lumineux, l’œuvre d’un artiste
enfin en paix avec lui-même, et qui pourrait faire sienne la tirade
de l’oncle Gustav dans la dernière séquence du film,
bouleversante : « Le mal brise ses chaînes et court le
monde comme un chien enragé… C’est pour cela qu’il y a lieu
d’être heureux quand le bonheur est là. Il faut être gentil,
généreux, tendre et bon. » C'est comme si Bergman avait
réglé ses comptes avec la vie et la mort, comme s’il avait calmé
ces angoisses qui le tiraillaient jusqu’ici et faisaient de son
cinéma un condensé des douleurs de l’âme. Comme si l’art était
enfin parvenu à panser les plaies les plus profondes. Bergman,
dans cette œuvre qu’il considère comme ultime, recrée son
enfance, en reproduit et en immortalise les moments les plus
précieux, les plus remplis d’amour, les plus magiques. C’est une
œuvre profondément autobiographique, l'accomplissement d’une
démarche artistique qui a consisté tout au long de sa filmographie
à innerver ses fictions de son propre univers intérieur, de son
intimité la plus nue, de son histoire et de ses souvenirs. Fils de
Pasteur, Bergman a
depuis sa plus tendre enfance traversé l’envers du décor. Il a vu
la préparation des corps défunts, des rituels d’enterrement, des
mariages et des sermons. Il a vu du théâtre, du cinéma, dans tous
ces évènements qui ponctuent nos vies. Pour lui il n’y a pas de
frontière entre la fiction et la réalité, entre l’art et la vie.
Le cinéma est pour lui le prolongement naturel de son existence :
l’artificialité revendiquée de ses fictions, le mélange entre
inventions et éléments biographiques, l’utilisation de ses
rêves... tout participe de cette conception de l’art.
Enfant, Bergman avait
monté son "Moulin-Rouge" dans une penderie. C’était son
premier cinéma où, avec la lanterne magique rachetée à son frère,
il organisait des projections publiques pour les membres de sa
famille. Mais déjà auparavant, dans l’ombre d’un placard où
son père l’enfermait pour le punir, Bergman imaginait
des séances de cinéma avec le simple faisceau d’une lampe. L’art
et le cinématographe en particulier l’ont de son aveu sauvé de la
rudesse du quotidien, au même titre que les mensonges grâce
auxquels il se protégeait de la violence de son père et de la
domination de sa mère. Art et mensonges à jamais liés. Rêves et
mensonges. Deux des seuls pouvoirs qu’Alexandre peut opposer au
monde des adultes. Mentir c’est inventer, créer, manipuler le
monde, le rendre plus rassurant, le dompter. Le pasteur Vergerus, qui
va s’occuper de Fanny et Alexandre à la mort de leur père, n’aura
de cesse de plier cet imaginaire enfantin à la terrible réalité du
monde. Vergerus qui déjà détruisait et humiliait Vogler, le
magicien du Visage.
Fanny
et Alexandre est,
avec Cria
Cuevos et L’Esprit
de la ruche,
le grand chef-d’œuvre sur l’enfance. Il partage avec ces deux
films la volonté d’offrir au spectateur un regard sur le monde qui
est celui d’un enfant, et non un regard sur l’enfance. Ce
regard, Bergman est
toujours parvenu à le conserver et il a tout au long de son œuvre
innervé son cinéma. Si Bergman n’a
cessé de montrer des scènes de film en film (scènes de théâtre,
de cinéma, de marionnettes), de montrer l’artifice et non de le
cacher, c’est pour mettre en avant le regard de l’enfant face au
un spectacle. L’enfant peut croire aux histoires malgré les fils
des pantins, et Bergman ne
propose pas autre chose aux spectateurs. Il veut leur redonner ce
regard pur, ce regard des premiers temps.
Fanny
et Alexandre est
aussi un véritable chant d’amour au théâtre. Bergman a
partagé sa vie entre le théâtre et le cinéma, tournant ses films
l’été lors des pauses estivales de la troupe. Pour lui, seuls la
féerie du spectacle, sa magie sont capable de transcender la
noirceur du quotidien. Le théâtre, le cinéma, c’est
l’enchantement, c’est l’exact opposé du puritanisme dans
lequel le cinéaste a été élevé. C’est l’issue, la porte de
secours, la vie.
Au
monde du théâtre Bergman oppose
donc la religion, représentée par le personnage du pasteur
Vergerus. Un personnage froid, impassible, qui hait et craint
l’amour. Bien sûr, Bergman évoque
ici son père, pasteur luthérien qui l’élève, avec son frère et
sa sœur, dans la peur du pêché, les brimades et les punitions
corporelles. Mais l’imaginaire est plus fort que la religion, et au
lieu de se soumettre, Alexandre / Bergman plonge
dans les puissances magiques et le pouvoir de l’imagination. C’est
là qu’intervient Isak Jacobi, joué par Erland Josephson, cliché
du vieux juif retiré dans sa brocante, entouré d’objets étranges,
à l’atmosphère empreinte d’occultisme et de cabale. Mais lui, a
contrario de Vergerus, n’a conservé de la religion que la magie,
le mystère, l’histoire et la richesse d’une culture. Vergerus
sortira perdant du combat, Alexandre parvenant à le détruire par la
puissance de la magie et du faux. Une fin optimiste, fait assez rare
dans le cinéma d'Ingmar
ergman pour être souligné. Mais malgré sa défaite,
Vergerus sera toujours là, fantôme tapi derrière Alexandre, et on
sait que cette présence le poursuivra jusqu’à la fin de sa vie.
Si Bergman a
réussi à lutter contre la froide religiosité de son père, jamais
il n’est parvenu à complètement s’affranchir de ce passé,
comme en témoigne chacun de ses films. Ce poids si lourd qui
l’accompagne, qui fait partie de son être, ne lui aura cependant
pas interdit de créer, d’inventer, de mentir. Le poids de la vie,
le chemin inévitable qui conduit à la mort, voilà une autre chose
qu’Alexandre découvre. L’agonie terrible de son père, cette
main qui le retient prisonnier et l’oblige à contempler la
trivialité de la mort, ramène d’un coup l’enfant à la crudité
du monde. Aussi lorsque le père réapparaît en fantôme, on sait
qu’Alexandre a gagné, comme sa grand-mère, l’actrice, qui elle
aussi peut discuter avec ces chers disparus. L’imagination comme
contre-pouvoir à la disparition inéluctable de toutes choses.
Fanny
et Alexandre est
donc aussi un film sur le temps. Le film s’ouvre sur les aiguilles
d’une horloge, les saisons défilent, les années passent en un
sursaut. La famille Ekdahl est composée de plusieurs générations,
mais un même fil relie tous les personnages. Une fête de Noël pour
débuter le film, une fête pour le refermer et entre-temps des
décès, des remariages, des naissances. Le temps est une boucle pour
Alexandre enfant, un cocon qu’il ne veut pas
quitter. Bergman l’accompagne
dans sa volonté de figer le temps. Il fait durer ces moments fugaces
où la magie surgit, il donne à une seconde une valeur d’éternité.
Il
y a une sorte de joie de Bergman a
réaliser un film très classique, romantique même, des tendances
qui ont toujours nourri son cinéma mais qu’il semblait jusqu’ici
repousser. Alors que jusqu’à présent Bergman creusait
à chacun de ses films au plus profond de lui, explorant des thèmes
et des styles jusqu’à leur noyau, jusqu’à l’os, Fanny
et Alexandre englobe.
Le film se déploie, tour à tour expérimental ou classique,
parcourant les obsessions et les images de son oeuvre. Comme un
retour sur son parcours de cinéma, il fait appel à Harriet
Andersson. Cet adieu au cinéma est une œuvre à la fois ample
et démesurée, intime et fragile, personnelle et universelle. Le
plus beau des cadeaux que le plus grand artiste du XXème siècle
pouvait nous offrir.
Après
la répétition
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Erland
Josephson, Lena
Olin, Ingrid
Thulin
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h10
Année
: 1984
Metteur
en scene vieillissant, Henrik Vogler est toujours anime par le feu de
la passion theatrale. Il ressent une profonde attirance pour ses deux
comediennes. L'une est jeune et passionnee, l'autre est une femme
d'age mur rongee par l'alcool.
Après
la répétition est, à l’origine, un téléfilm destiné à la
télévision bavaroise qui a été gonflé en 35mm, contre l’avis
du réalisateur, pour une sortie en salle.
En
dépit de ses origines et de son format ce n'est pas un « petit »
film : il se passe beaucoup de choses dans le cadre restreint de
cette heure de temps et de cette scène désertée (et mal
chauffée).Les événements ne sont bien sûr pas sans raport avec la
situation de l'auteur dont Erland Josephson est, sous le nom de code
habituel de Vogel (on pense, entre autres, à l'Elisabeth Vogel de
Persona, actrice muette), un double transparent, mais, comme
toujours, Bergman se projette éclaté : Lena Olin porte son
inextinguible désir de théâtre, tandis que Rakel exprime le plus
crûment le doute dû à l'âge « Crois-tu que mon instrument soit
détruit à jamais ? » (Bergman souhaitait que la question soit
posée d'un ton neutre, mais Ingrid Thulin n'a pu obtenir cet effet
tant elle resentait de tension dans cette phrase.)
Malgré
l'emprise du théâtre (sujet, décor unique et fermé , . . . )
l'outil cinématographique s'affirme à chaque instant dans le
(dé)placement du cadre, la brisure par le contrechamp ou la voix-off
de la scène qui devrait apparemment se jouer. Œuvre fine de cinéma
sur le théâtre, dans le théâtre, mais présentée contre le
théâtre par un maître incontesté des deux arts de la mise en
scène, Après la répétition offre à l'analyse formelle une
occasion unique d'explorer la spécificité filmique.
«
J'ai écrit Après la répétition pour le plaisir de le faire
exister avec l'aide et la compagnie de Sven Nykvist, Erland
Josephson, et Lena Olin. Lena, je l'ai toujours suivie avec tendresse
et intérêt professionnel. Erland est mon ami depuis cinquante ans.
Sven est Sven. Si parfois il arrive que mon activité de cinéaste me
manque c'est uniquement la collaboration de Sven qui me manque. »
Ingmar
Bergman (Images)
En
présence d'un clown
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Börje Ahlstedt, Marie
Richardson, Erland
Josephson
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h58
Année
: 1997
Octobre
1925. L’ingénieur Carl Akerblöm, fervent admirateur de Schubert,
est interné à l’asile psychiatrique d’Uppsala. Depuis sa
chambre, il nourrit le projet révolutionnaire d’inventer le cinéma
parlant. Avec l’aide du professeur fou Osvald Vogler, Akerblöm
s’improvise metteur en scène d’une histoire d’amour relatant
les derniers jours de Schubert.
Quand Après
la répétition sortit en salles en 1984, on avait cru naïvement
que, désormais, un artiste aussi actif qu’Ingmar Bergman allait
pouvoir se contenter d’un rôle de papy retraité sur son île de
Fåro. On avait tout faux ! Non seulement il revient à la charge à
80 ans en présentant au Festival de Cannes un nouveau téléfilm, En
présence d’un clown, mais il n’a jamais arrêté de travailler,
multipliant mises en scène de théâtre, scénarios pour divers
cinéastes et films ou pièces à la télévision.
Il faut dire
que Bergman est un cas unique. Non seulement il a toujours eu,
parallèlement à sa carrière cinématographique, une activité
théâtrale fournie (120 mises en scène contre 50 films), mais il
fut dès 1957 un pionnier du téléfilm. Et il est sans doute le
premier dont certaines réalisations pour la télé sortirent
également en salles. Le Rite, Scènes de la vie conjugale, La
Flûte enchantée, Face à face, De la vie des marionnettes, et
même Après la répétition, sont à l’origine des téléfilms.
Entre Après la répétition et En présence d’un
clown, Bergman en a tourné d’autres, tous inédits sauf Les
Bienheureux (1986), diffusé fugitivement sur le petit écran il
y a quelques années, qui n’a pas rencontré un large écho
critique, alors qu’il s’agit d’une de ses œuvres les plus
intenses sur la folie et l’amour. Donc, ce ramdam autour de
la présentation du dernier film télé du maître est un peu un
bluff médiatique du Festival de Cannes. Bluff certes bienvenu,
puisqu’il nous permet de constater que l’octogénaire n’a rien
perdu de sa vigueur.
En présence d’un clown est un titre
un peu traître. D’abord il nous fait croire que le film a un
rapport avec le cirque alors que le clown (blanc) qui apparaît au
personnage principal est simplement la Mort. En présence d’un
clown signifie donc : en présence de la mort, mais là n’est
pas réellement le sujet du film. Son titre suédois, Se
pavaner, s’agiter, est tiré d’une citation de Macbeth : « La
vie n’est qu’une ombre en marche, un pauvre acteur qui se pavane
et s’agite une heure sur la scène. » Le propos général,
plus philosophique que morbide, est en même temps ludique. On y joue
avec la mort, mais aussi avec la représentation ; avec le théâtre
et le cinéma.
Comme dans nombre de ses œuvres, Bergman transpose
ici en condensé une grande partie de sa vie et de sa carrière. Le
héros, Carl Akerblom (Börje Ahlstedt), est une sorte de doux
dingue, interné dans un établissement psychiatrique pour avoir
battu sa fiancée, Pauline Thibault. L’idée de l’hôpital
psychiatrique n’est pas anodine, car c’est dans un tel lieu,
comme il le relate dans Ingmar Bergman Vie et labeur,
entretien filmé de son ami Jörn Donner, que le cinéaste séjourna
pendant trois semaines en 1976, à la suite d’une grave dépression
causée par une accusation de fraude fiscale.
Autre référence à
la vie et l’œuvre du maître, le clown féminin qui apparaît à
Akerblom dans sa chambre d’hôpital renvoie évidemment à la Mort
joueuse d’échecs du Septième sceau, mais aussi au moment de
son existence où le cinéaste, comme il le raconte dans l’entretien,
tutoya la Faucheuse lors d’un coma postopératoire de huit heures.
On est également tenté d’assimiler ce personnage allégorique qui
hante Akerblom à celui de la dernière femme de Bergman, Ingrid
homonyme de la célèbre actrice , disparue en 1995, dont le
cinéaste dit sentir souvent la présence près de lui. Ce n’est
donc pas seulement la Mort mais aussi un fantôme. Et quand Akerblom
nique littéralement la Mort il la sodomise ! , on ne doit
pas y voir exclusivement un exorcisme provocateur, mais aussi une
manière symbolique de garder un contact, le plus violemment charnel
qui soit, avec un esprit.
En dehors du jeu avec la mort et dans la
mort, le cinéaste dynamite, avec un sens shakespearien du mélange
des genres, l’image grave et dramatique qu’on lui associe
immanquablement. Comme dans ses réalisations précédentes, on voit
qu’il a dépassé les excès psychodramatiques de la fin des années
70 (style Scènes de la vie conjugale) et qu’aujourd’hui il
amalgame sans vergogne la bouffonnerie et la philosophie. Quand ce
fou lyrique et mélomane d’Akerblom rencontre à l’hôpital
Osvald Vogler (Erland Josephson), un professeur à la retraite, les
deux hommes s’en donnent à cœur joie. Ce sont deux gamins séniles
et irresponsables qui abusent de la complaisance de leurs jeunes
maîtresses. Bergman oppose la fantaisie et la créativité des
hommes (les artistes) à la rigueur des femmes.
Cet autoportrait
de l’artiste en vieux fou, cet éloge du désordre et de
l’imagination, est plus concrètement la transposition d’un
épisode de la saga familiale du cinéaste, qui a déjà alimenté
maints de ses films en particulier Fanny et Alexandre ,
comme il l’explique dans l’entretien en évoquant avec précision
des souvenirs d’enfance… Le vrai Carl était tout simplement son
oncle préféré, un être farfelu qui, avec sa fiancée Pauline
Thibault, lui donna le goût des images lors de séances de lanterne
magique (d’où le titre des mémoires de Bergman, Læterna
magica). Dans En présence d’un clown, Carl Akerblom imagine
un procédé par lequel il va inventer le cinéma parlant le
film se passe dans les années 20. La deuxième partie de l’histoire
se déroule dans une salle paroissiale de village où Akerblom donne
la première de son film intitulé La Joie de la fille de
joie (sic), illustrant un épisode imaginaire des derniers jours
de la vie de Schubert. Le clou du spectacle consiste dans la
synchronisation en direct des dialogues du film muet par des acteurs
cachés derrière l’écran.
D’une part, cela ramène Bergman
à La Prison (1948), le premier de ses films dont il
écrivit le scénario. On y trouvait comme dans le cas présent un
film dans le film une pantomime burlesque où apparaissent déjà
des allégories sarcastiques du diable et de la mort. D’autre part,
la mixité du théâtre et du cinéma dans En présence d’un
clown traduit la versatilité artistique de Bergman. Ayant
alterné régulièrement théâtre, cinéma et télévision durant
toute sa vie, il n’établit pas de distinction absolue entre les
trois modes de représentation. Certes, ici il laisse le dernier mot
au théâtre : la projection révolutionnaire de La Joie de la
fille de joie capote à cause d’un court-circuit, et les
acteurs poursuivent le spectacle sous forme de pièce. Mais quand les
acteurs décident de jouer live la suite du film, fiction et réalité
s’entremêlent. Avisant le clown fatal dans la salle, Akerblom, qui
incarne Schubert, s’arrête net au milieu d’une tirade, en proie
à une crise de désespoir… Les troubles réels des personnages
deviennent la matière même du spectacle. « Pendant toute
ma vie, explique Bergman à Jörn Donner, j’ai toujours
gardé cette angoisse de ne pas réussir à rendre mon travail
vivant. » Dans un sens, c’est cette obsession qui l’a
poussé à faire entrer le plus possible sa vie et ses « démons »
dans son œuvre.
Sarabande
Réalisé
par Ingmar Bergman
Avec
Liv Ullmann, Erland Josephson, Börje Ahlstedt
Film
suédois
Genre
: drame
Durée :
1h47
Année
: 2004
Trente
ans se sont écoulés depuis que Marianne et Johan, le couple de
Scènes de la vie conjugale se sont perdus de vue. Sentant
confusément qu'il a besoin d'elle, celle-ci décide de rendre visite
au vieil homme dans la maison de campagne où il vit reclus. Entre
eux, la complicité et l'affection sont réelles, malgré toutes ces
années passées sans se voir. Marianne fait la connaissance du fils
de Johan, Henrik, et de la fille de ce dernier, Karin, qui habitent
dans les environs. Tous deux pleurent encore Anna, l'épouse d'Henrik
disparue...
A
86 ans, Ingmar Bergman a bel et bien signé un chef-d’œuvre.
L’immense cinéaste suédois nous offre un opus d’une beauté
inouïe qui sonde les angoisses existentielles d’un vieux couple
défait depuis Scènes de la
vie conjugale et qui se reforme le temps de ce Saraband,
fiévreux et intense, conclu par le sanglot terrible de Marianne (Liv
Ulmann, égérie du cinéaste) désemparée devant le puzzle de sa
propre vie : des photos qui n’appartiennent qu’aux
souvenirs. Bouleversante remise en question.
Ne pas se fier à
l’apparente aridité du style : sous forme de soliloques, de
lourds silences ou de lettres, les personnages confient leurs
chagrins, doutes et peines dans toute leur humanité, leur détresse,
leur manque. En s’adressant à tous les âges, Bergman plonge dans
les abîmes de la complexité humaine et en tire une admirable
autopsie des rapports humains, aussi tendre (Marianne et Karin) que
cruelle (Johan et Henrik).
Impression d’avoir raté sa vie,
impossibilité de faire le deuil de la personne aimée, amour suprême
pour un père lui-même haï par son propre père. Atteignant le haut
de la filmographie du cinéaste (Le
septième sceau, Les
fraises sauvages, La
source), ce film initialement tourné pour la télévision
dans le but d’être le plus accessible et populaire convoque la
sonate d’automne et tous ces cris et autres chuchotements pour
faire danser une sarabande aux fantômes du passé et aux démons
intérieurs. Fragmenté en dix chapitres, ce film-somme (comme si
Bergman tirait définitivement le rideau) se trouve transcendé par
des interprètes au sommet, une mise en scène rigoureuse et un
scénario d’une richesse infinie. Une sorte d’événement sacré :
tragique, beau, déchirant.











































