Réalisé par Claire Denis
Avec Isaach
de Bankolé, Giulia Boschi, François Cluzet, Jean-Claude Adelin,
Mireille Perrier, Laurent Arnal
Drame
1h45
1988
France
France retourne au Cameroun où
elle a grandi lorsqu'elle était enfant et se remémore cette période
vingt ans après. Son père, commandant de cercle à Mindif,
dans le nord du pays, tente tant bien que mal d'organiser la
présence coloniale
française. Sa jeune femme vit plus difficilement l'Afrique,
notamment ses tâches de maîtresse de maison, bien qu'elle soit
aidée par Protée, un « boy » instruit et intelligent
qui souffre en silence de la situation de son peuple. France, leur
fille de cinq ans, très proche de Protée, observe avec
sensibilité le pays et les hommes qui changent : tensions et
désirs dans une Afrique qui vit ses derniers moments
de colonialisme.
Derrière
ce titre énigmatique se cache une expression désuète : « être
chocolat », c’est être trompé. C’est ce sentiment trouble
qu’éprouve France (Mireille Perrier) lorsque après des années
d’absence elle retourne au Cameroun où elle est née. Prise en
stop par un homme noir américain, la jeune femme, submergée par les
souvenirs du pays avant son indépendance, laisse affleurer à la
surface du présent les bribes de la colonisation française.
Inspirée par ses propres souvenirs du Cameroun, où elle passa une
partie de son enfance, Claire
Denis réalise
avec Chocolat (1988)
la photographie cruelle d’un monde en extinction, vu à travers les
yeux d’une enfant innocente.
L’amitié
entre Protée, le boy noir de la famille, et France, filmée en de
longs plans silencieux, ne survit pas à la prise de conscience
politique du racisme colonial. Avec un regard aiguisé, la
réalisatrice scrute les névroses de cette famille de colons
européens, fonctionnaires dépassés par les mutations du pays.
Ténu, quasi mutique, d’une lenteur hypnotique, ce film d’une
grande sensualité plastique condense toute la force du cinéma de
Claire Denis. Un érotisme nerveux caché sous une grande pudeur,
l’apparente froideur d’une mise en scène entièrement vouée à
ses interprètes – inoubliable tête-à-tête entre Cécile
Ducasse et Isaach de Bankolé –, un montage sonore d’une
précision redoutable.
S'en fout la mortRéalisé par Claire Denis
Avec Isaach
de Bankolé, Alex Descas, Jean-Claude Brialy
Drame
1h31
1990
France
Dah est du Benin, Jocelyn des Antilles.
Ils sont noirs et forment une belle équipe qui participe aux combats
de coqs clandestins. Alors qu'ils sont sur un gros coup, la mort va
s'en mêler...
Pour son deuxième long métrage,
Claire Denis coécrit à nouveau avec Jean-Pol Fargeau une histoire
originale autour de thématiques méconnues jusqu'alors dans le
cinéma français, avec l'étroite inspiration du livre Peau
noire, masques blancs (1952) de Frantz Fanon. Le concept de
négritude est ainsi au cœur de l'intrigue, avec deux personnages
qui développent une attitude différente quant à leur instinct de
survie dans le monde symptomatiquement violent des combats de coq
organisés à but lucratif. Les deux amis sans papier en France sont
conduits à vivre eux-mêmes dans la clandestinité et un dénuement
qui n'est censé qu'être temporaire. Or la question de la
déterritorialisation sous contrainte économique avec transformation
économique d'une pratique culturelle ancestrale, ici les combats de
coq, conduit au développement profond du mal-être de l'un des
personnages.
Claire Denis saisit par sa mise en
scène avec une grande précision les corps comme lieu d'expression
d'un drame intérieur qui n'a pas les moyens de trouver la voie de la
verbalisation pour dépasser une souffrance irréconciliable. Alex
Descas signe avec ce film sa première notable interprétation
magnétique avec une implication totale dans son rôle où
l'entraînement étroit et viscéral de ses coqs conduit à faire de
cet animal le prolongement de son être. Si l'exploitation de la
violence dans un cadre social, professionnellement et économiquement
admis, est un enjeu qui revient régulièrement dans le cinéma de
Claire Denis, en opposition à une parole qui ne peut plus libérer,
la cinéaste développe ici pleinement et de manière explicite sa
vision politique en assumant l'héritage de Frantz Fanon. Claire
Denis se révèle alors une brillante antithèse de Sacha Guitry dans
le paysage de l'histoire du cinéma, en s'intéressant politiquement
aux personnages laissées dans les marges et avec une confiance à
laisser surgir l'expression du corps alors que la parole semble juste
assujettie à l'ordre du monde de celles et ceux qui tirent les
ficelles d'un enjeu exclusivement pécunier, à l'image des combats
de coqs. Rien n'est laissé au hasard dans le cinéma de Claire Denis
malgré son apparente modestie, la cinéaste développant la
stratégie de se concentrer sur l'essentiel pour éviter l'artifice
du spectacle diversion.
Réalisé par Claire Denis
Avec Yekaterina
Golubeva, Béatrice Dalle, Alex Descas, Richard Courcet
Drame
1h50
1993
France
Daïga est une jeune comédienne
lituanienne qui trouve refuge dans l’hôtel de Ninon, situé au
coeur du dix-huitième arrondissement de Paris ; là où sévit le
“tueur de vieilles dames” qui fait la une de la presse. La jeune
femme observe ses voisins, et particulièrement Camille, un
homosexuel qui se travestit le soir venu.
« J’ai pas sommeil ! »,
c’est la phrase que dit dans le film une très vieille dame à sa
fille qui la presse d’aller se coucher. Cette parole témoigne d’un
sentiment de l’urgence de vivre, de la volonté de ne pas perdre
une miette de l’existence qui s’amenuise. Elle introduit
parfaitement le propos de Claire Denis. Le film est né de la
rencontre de la réalisatrice avec un fait divers récent :
l’affaire Thierry Paulin, un serial killer responsable du meurtre
d’une vingtaine de vieilles dames au milieu des années 1980 dans
le 18e arrondissement de Paris, et mort du sida en prison en 1989,
avant son jugement. A travers l’histoire de Camille (Richard
Courcet), le «tueur» créole, la réalisatrice Claire Denis décrit
toutefois plusieurs autres destins qui, peu à peu, se révèlent
être très proches de Camille: le destin de Daïga (Katerina
Golubeva), une jeune actrice lituanienne qui débarque à Paris à la
recherche d’Abel, un metteur en scène français qui lui a fait de
fumeuses promesse; celui de Mona (Béatrice Dalle), une mère
désordonnée qui se débat maladroitement auprès de son petit
garçon; celui de Théo (Alex Descas), le gentil frère de Camille
qui ne connaît rien de ses activités; celui de Madame Ninon (Line
Renaud), hôtelière, qui enseigne le karaté à ses contemporaines
des «Panthères grises».
Présenté à Cannes dans le cadre
d’«Un certain regard», le film de Claire Denis explore donc les
rapports entre les êtres. Et s’il y a bien, au départ du film,
l’histoire vraie d’un macabre fait divers, ce n’est pour la
cinéaste qu’un point de départ lui permettant de parler d’autre
chose, à savoir l’état de la Ville occidentale, aujourd’hui.
Dans la nuit, Claire Denis tisse une toile de rapports (amoureux,
sexuels, criminels) qui dessinent un monde noir où règne la peur
(de l’obscurité, des crimes, du sida). Un monde où les gens ne se
sentent pas sûr et n’osent plus dormir; et où personne n’ose
vraiment s’avouer que la peur, la vraie (celle de mourir un jour),
ne se trouve pas au dehors — mais en chacun de nous.
Réalisé par Claire Denis
Avec Alice
Houri, Jessica Tharaud, Grégoire Colin
Comédie dramatique
1h08
1994
France
A
la fin des années 1960, Martine est une adolescente qui vit en HLM
près d’une base militaire américaine. Elle est obsédée par
l’idée de perdre sa virginité, sa meilleure amie Marlène est
déjà passée à l’acte. Lorsque les deux filles sont invitées à
une fête, Martine y voit l’occasion d’enfin rencontrer un
garçon. Mais la soirée s’avère bien trop sage et ennuyeuse.
Alors elles décident de se rendre chez un ami d’Alain, le frère
de Martine.
US
Go Home est un téléfilm réalisé
par Claire
Denis pour
la chaîne de télévision Arte dans
la collection Tous
les garçons et les filles de leur âge en 1994.
Il est diffusé pour la première fois sur la chaîne
franco-allemande le 28 octobre 1994.
Claire Denis parvient à suggérer comme personne les années 65 et
cette atmosphère tranquille de banlieue parisienne, bien mieux en
tout cas que d’autres qui s’y sont essayés sans le même succès
(comme Godard par exemple dans le très médiocre Deux ou trois
choses que je sais d’elle). Denis s’y prend également à
merveille pour montrer l'adolescence. La petite Martine est
frondeuse, indécise, fragile, elle est à cet âge où on fait des
expériences, où le look importe énormément (voir la scène de
maquillage avant la soirée), elle est aussi à un âge
extraordinairement individualiste où elle ne peut espérer de
soutien de personne, surtout pas de ses coreligionnaires adolescents.
Claire Denis a hésité avant d’accepter de tourner pour la série
mais elle a finalement sit oui car l’idée d’utiliser des
morceaux de musique rock de son adolescence lui tenait à cœur.
Il s’agissait aussi de remplir un
autre critère qui était de tourner à l’économie. Le budget de
chaque épisode tournait autour de 5 millions de francs et pour
rester dans les clous, il s’agissait de ne pas se lâcher sur le
casting. Certains des opus de la série ont révélé des acteurs et
actrices inconnus qui feront un belle carrière dans le futur (comme
Elodie Bouchez chez Téchiné ou Virginie Ledoyen chez Assayas),
Denis confiera les rôles principaux à deux actrices amateures et un
acteur débutant, Grégoire Colin, qui deviendra par la suite
l'acteur fétiche de la réalisatrice. Vu la qualité du film, il a
été envisagé d'en faire une version longue mais le projet a été
abandonné pour des raisons de droit d’auteurs à payer trop
importants (pour les nombreux morceaux musicaux de la bande-son).
Réalisé par Claire Denis
Avec Alice
Houri, Grégoire Colin, Jacques Nollot, Valeria
Bruni-Tedeschi , Alex Descas , Jamilia Farah , Vincent Gallo , Gérard
Meylan.
Comédie dramatique
1h43
1996
France
Depuis la mort de sa mère, Boni, un
jeune homme de 19 ans, vit seul dans la maison qu'elle lui a laissée
à Marseille. Il est fâché avec son père, surnommé « Monsieur
Luminaire », qui s'est occupé de Nénette, sa sœur de 15 ans. Pour
vivre, Boni s'occupe, avec des copains d'une pizzeria ambulante que
lui a donnée son oncle. Arrive Nénette qui s'est échappée de son
internat. Enceinte de 4 mois d'un enfant qu'elle ne désire pas, elle
vient perturber la vie monotone de Boni qui, de son côté, ne veut
pas entendre parler d'elle. Mais malgré lui, la grossesse et les
angoisses de Nénette modifient le cours de sa vie quotidienne et par
conséquent son comportement. Alors que Nénette rejette
définitivement cet enfant (elle a décidé de le confier à
l'assistance publique), Boni, au contraire, s'entête à vouloir le
garder. Après l'accouchement, Boni, contre la volonté de sa sœur,
récupère l'enfant de force à l'hôpital et décide de l'élever
seul.
Il
y a dans Nénette
et Boni une
tension qui est le vrai moteur de la fiction. Tension de l'indicible
dont le moteur est une question : qui a mis enceinte Nénette ?
Tension qui révèle la complexité des rapports de Boni qui a fait
sienne cette déclaration de Gide "famille
je vous hais",
et qui est prêt à tout pour en fabriquer une avec sa sœur quand il
apprend qu'elle est enceinte. Tension la détermination de Nénette,
à taire son histoire. Tension le triangle composé du père, de la
fille et du fils. Triangle qui ne pourra survivre que par la mort du
père et sa substitution par l'enfant (le sien ?). Cette tension
traverse tout le film, du cadre, aux corps des acteurs. La beauté du
film tient à la capacité de Claire Denis, d'inscrire cette histoire
chez des personnages en attente. Attente d'un corps sexuel et du
plaisir pour Boni (la belle boulangère), attente de la libération
de l'indicible pour Nénette (l'avortement), attente de retour
impossible pour le père (l'effacement de la rupture avec ses
enfants). Boni n'est ni pauvre ni riche et vit la liberté de la
démerde. Celle chaleureuse du temps où les copains font office de
famille. Il y a chez Claire Denis une jubilation d'inscrire dans le
réel (la succulente scène avec l'assistante sociale). Marseille
jamais filmée comme un décor, mais dont la présence dans le cadre
raconte beaucoup de la nonchalance de Boni et de ses amis, et sur la
beauté des boulangères. La présence de Marseille rajoute de la
force et de la véracité à cette histoire, filmée par un regard
tendu et généreux.
Réalisé par Claire Denis
Avec Denis
Lavant, Michel Subor, Grégoire Colin
Drame, Guerre
1h30
1999
France
« Mon
histoire est simple », déclare
l’adjugeant Galoup (Denis Lavant), ancien légionnaire déchu
échoué à Marseille. Son histoire, elle commence sous le soleil
terrassant de Djibouti, où il a autrefois entraîné un groupe de
soldats. Le jour où une nouvelle recrue charismatique (Grégoire
Colin, magnétique) rejoint les rangs et se distingue aux yeux du
grand chef (Michel Subor), par ailleurs toxicomane, Galoup développe
une jalousie teintée d’attraction refoulée pour le jeune homme…
L’histoire
est en effet « simple » – l’organisation militaire
bouleversée par des amitiés et des rivalités -, mais il fallait le
style saillant de Claire Denis pour y insuffler une ambiguïté
féroce. La réalisatrice subvertit le matériau du film du guerre,
en donnant aux entraînements rigides de ces éphèbes l’allure de
ballets homo-érotiques, en vidant l’effort physique de toute
douleur, allant jusqu’à flirter avec la pure abstraction – les
étendues désertiques apparaissent comme des surfaces miroitantes.
C’est
qu’ici, tout n’est que mirage. Ces petits guerriers attendent un
combat qui ne vient pas, déplacent des rochers dans le vide, pour se
donner une consistance qui dissimule mal l’absurdité de leur
mission. Face aux illusions qui tombent, deux paradis artificiels
s’offrent à eux : la sensualité et la violence. Quand ils ne
se jettent pas à corps perdu dans des conflits – capturés avec un
calme glaçant, dans des tableaux figés, presque picturaux, d’où
surgissent des membres amputés -, ils se muent en oiseaux de nuit, à
la recherche de musique et de danse pour se souler. Claire Denis
saisit avec fluidité ce mode de vie schizophrène, où la mort
côtoie le plaisir avec une facilité indécente, où l’exaltation
rencontre l’inertie militaire. Si Beau Travail touche
autant, c’est qu’il conjugue à la fois une grande ascèse dans
sa mise en scène – mutisme, refus de la psychologisation,
stylisation déroutante des espaces – et un éveil des sens. Grand
film formaliste, il n’oublie jamais de ramener le spectateur vers
la douceur et le désir, quand bien même ils prennent le visage de
la cruauté.
Réalisé par Claire Denis
Avec Vincent
Gallo, Tricia Vessey, Béatrice Dalle
Thriller, Épouvante-horreur,
Érotique
1h41
2001
France, Allemagne, Japon
Lors de son voyage de noces à Paris
avec son épouse June, Shane Brown, un chercheur américain, part
retrouver son ami Léo, un médecin français susceptible de le
soulager d'un mal étrange.
Attention : viande fraîche.
Lorsque Claire Denis nous propose sa version du mariage entre Éros
et Thanatos, le résultat est à la fois macabre et bouillonnant. Sur
le papier, cette histoire d’expériences médicales qui tournent
mal, d’attirances vampiriques et de cannibalisme pulsionnel peut
laisser perplexe, fleurant la série B au rabais. À l’écran, elle
se dote d’une force véritablement dévastatrice. Toute la
puissance si dérangeante du film vient précisément de ce que son
exploration de l’extrême vient se loger dans les interstices du
quotidien (“every day”), les espaces lacunaires et troublants
entre les gestes les plus banals du travail, du couple... Sans
prévenir, l’horreur est susceptible de survenir dans des lieux
certes glauques, mais ordinaires, comme si la cinéaste maintenait le
plus longtemps possible le brouillage des pistes quant au genre et au
ton adoptés : grelottant sous sa parka trop large, sur le bord
bétonné d’une nationale que sillonnent des routiers en mission,
Béatrice Dalle pourrait être une oubliée de la société réduite
à vendre son corps... si des traces de sang dans l’herbe et au
coin de sa bouche, à la scène suivante, ne révélaient pas sa
nature de nymphomane anthropophage. En passant ainsi du trivial à
l’abracadabrantesque, du style documentaire au récit
fantasmatique, de l’ellipse à l’ostentation de l’image “coup
de poing”, Claire Denis prouve que les frontières sont poreuses,
et que des réalités de niveau différent peuvent se répondre plus
facilement que ne le laissent penser les apparences. Dans cette danse
macabre, la réalisatrice filme ses personnages au plus près de leur
malaise, augmentant le malaise du spectateur en les rapprochant
encore davantage de lui. Shane, l’inquiétant jeune marié incarné
par Vincent Gallo, évoque le rôle interprété par Tom Cruise
dans Eyes Wide Shut,
un homme se dérobant à son couple, se refusant à ses fantasmes qui
ne cessent de lui imposer leur vigueur pathologique. Symétriquement,
Béatrice Dalle réussit à prendre à cœur et au corps un rôle
presque muet, vibrant de vie, toujours sur le seuil entre naïveté
et monstruosité. De part et d’autre de ce couple démoniaque -
dont la rencontre ne durera finalement qu’un instant -, une
série de rôles secondaires (dont l’excellent Alex Descas, habitué
des films de Claire Denis) ponctue la folie des deux personnages
centraux. C’est aussi du fait de ce caractère profondément humain
et, somme toute, “réaliste”, que Trouble Every Day est
un film éprouvant, duquel on n’émerge qu’avec difficulté. Les
scènes de cannibalisme, si elles n’atteignent pas le gore gratuit
de Cannibal Holocaust,
restent toutefois d’une violence physique et graphique extrême,
doublée d’une indécision à la limite du supportable :
est-on dans le plaisir ? La douleur ? On peut si on le
souhaite interpréter le film à un niveau moins littéral, sur le
mode de la vision pessimiste du couple, comme entraînant
inévitablement la “dévoration” du désir de l’un par celui de
l’autre. Mais c’est aussi un étrange tableau de la force de nos
pulsions élémentaires, dans une optique peut-être involontairement
sadienne : de la jouissance à la cruauté, il n’y a qu’un
pas.
Réalisé par Claire Denis
Avec Valérie
Lemercier, Vincent Lindon, Helene de Saint-Père
Drame, Romance
1h30
2002
France
Laure, en plein déménagement, est
invitée à dîner chez des amis. Elle est prise dans des
embouteillages sans fin. Elle décide d'aider un piéton séduisant,
Jean. Une attirance mutuelle naît rapidement de cette rencontre et
les amène a passer la nuit ensemble. Cette brève aventure va
bouleverser l'existence, jusque-là très ordonnée, de Laure, mais
leur liaison aura-t-elle un avenir ?
Une homme et une femme se croisent,
s'aiment puis se quittent. De cette trame minimaliste, Claire Denis,
la plasticienne du cinéma français, signe une œuvre magnifique et
épurée, un poème musical et sensitif, rare et essentiel. Un film
gonflé et un pari réussi: seule la réalisatrice de Trouble
Every Day et de Beau Travail pouvait adapter le roman
d'Emmanuèle Bernheim, composé uniquement de sensations, de petits
gestes refrénés, de désirs troubles si difficiles à retranscrire
au cinéma. La première heure est sublime. A la limite de l'absurde,
Laure, qu'un déménagement rend mélancolique, est engluée dans un
embouteillage sans fin. Elle accepte dans sa voiture un auto-stoppeur
séduisant et charmeur, Jean. Commence alors le grand jeu de la
séduction, des mots susurrés aux petits regards insistants, des
moments de doute à l'ivresse des sentiments éprouvés. Claire Denis
et sa caméra suivent cet amour naissant au plus près des corps.
Chaque geste devient un élément d'une parade amoureuse millimétrée,
chaque soupir une déclaration d'amour. Elle filme ce désir qui naît
sans parole, juste rythmé par le bruit des voitures, le sublime
violon de Dickon Hinchliffe, un membre des Tindersticks, et les
murmures lointains de la ville. L'habitacle de la voiture devient un
espace intime, un cloître secret. Dans le cinéma de Claire Denis,
tout est question de désir. Les corps se frôlent, se touchent,
s'entrechoquent maladroitement, les regards se croisent et peu à peu
s'enflamment. Tout est subtil, délié, limpide, sans artifice
dramatique. Sa mise en scène évoque celle de Wong Kar-waï dans In
the Mood for Love, avec des ralentis presque imperceptibles et une
tension érotique dans chaque plan. Cette première partie,
magnifique est la quintessence de son cinéma sensuel: des petits
morceaux de vie, de corps, des fulgurances sonores et visuelles, une
utilisation unique de la musique et la formidable photographie
d'Agnès Godard. Claire Denis, au sommet de son art, se permet une
histoire d'amour sans parole, un coup de foudre sans justification,
une heure de lévitation cinématographique sans filet qui peut
dérouter et laisser à quai. Valérie Lemercier est bouleversante.
Chenille mélancolique au début du film, Laure se transforme peu à
peu en papillon de nuit érotique, devient sous nos yeux, de plus en
plus belle, de plus en plus libre. Valérie Lemercier, la comique
maladroite et sympathique, se transforme sous l’œil de Claire
Denis en femme fatale. Le film suit son regard : Jean (Vincent Lindon
convaincant) n'est qu'une figure, que l'archétype d'un homme
séduisant. Cela pourrait être un autre homme, un autre soir. C'est
elle qui décide, qui vit ce moment unique, qui choisit. La première
heure centrée sur son désir est la plus intéressante. L'acte en
lui-même filmé avec pudeur et retenue, n'est finalement
qu'accessoire, le repas entre amoureux qu'une illusion de séduction,
d'un après possible. La seconde partie est donc moins forte, moins
attachante. Sa construction alambiquée faite de flash-backs et de
tentatives fantasmées masque une réelle baisse de tension. Le film
devient plus bavard, plus classique et perd de sa force émotionnelle
jusqu'au dénouement sublime et radical. Claire Denis confirme avec
ce film son talent plastique insensé et sa singularité dans le
paysage cinématographique français.
Réalisé par Claire Denis
Avec Michel
Subor, Béatrice Dalle, Florence Loiret Caille
Drame
2h10
2004
France
A la veille d'une transplantation
cardiaque, un homme malade décide de quitter la montagne où il mène
une existence solitaire pour partir vers les îles à la recherche
d'un passé et d'un paradis perdus.
En empruntant de nouveaux sentiers,
L'Intrus confirme que le cinéma de Claire Denis est un cinéma en
mouvement permanent, un cinéma de recherche, d'exploration des
limites, des tréfonds de l'homme, peu enclin, sur le fond comme sur
la forme, à s'installer dans le confort. L'Intrus est un film
moderne au sens où il invente sur le terrain sa propre actualité.
Mais, dans le même temps, il raconte une histoire pérenne, venue
d'autres films, d'autres livres, d'un autre monde, voire
d'outre-tombe. Une histoire tropicale. De celles qu'on écoute sous
une varangue au pire moment de la canicule quand le moindre
mouvement, fut-il de la pensée, est une épreuve. Une fable
faussement indolente. La preuve, nous voilà maraboutés. L'intrus
est en nous.
Réalisé par Claire Denis
Avec Alex
Descas, Mati
Diop, Nicole Dogue
Drame
1h40
2009
France
Lionel est conducteur de RER. Il élève
seul sa fille, Joséphine, depuis qu'elle est toute petite.
Aujourd'hui, c'est une jeune femme. Ils vivent côte à côte, un peu
à la manière d'un couple, refusant les avances des uns et les
soucis des autres. Pour Lionel, seule compte sa fille, et pour
Joséphine, son père. Peu à peu, Lionel réalise que le temps a
passé, même pour eux. L'heure de se quitter est peut-être venue...
Ode au voyage dans le temps d'une vie
plus que dans de vains espaces lointains, 35 rhums réussit
l'exploit de proposer une légende, celle des 35 rhums que l'on
accepte sans en connaître le fondement comme on se doit d'accepter
les séparations qu'impose la nature sans en comprendre les
justifications. Avec sensibilité, sans mièvrerie aucune, Claire
Denis filme à pas feutrés en demandant l'impossible à ses
acteurs: faire passer des sentiments, sans rien dire ou si peu. On
en sort ému, comme après avoir découvert une lettre d'amour
perdue.
Réalisé par Claire Denis
Avec Isabelle
Huppert, Isaach de Bankolé, Christopher Lambert
Drame
1h42
2009
France
Quelque part en Afrique, dans une
région en proie à la guerre civile, Maria refuse d'abandonner sa
plantation de café avant la fin de la récolte, malgré la menace
qui pèse sur elle et les siens.
A
l'origine, il y avait le désir d'Isabelle Huppert de jouer dans une
adaptation de Vaincue par la brousse, le premier roman de Doris
Lessing, Prix Nobel de littérature. Voulant travailler avec la plus
africaine des réalisatrices françaises, Claire Denis, elle lui
propose ce roman. La cinéaste fait lire le livre à l'écrivain
Marie NDiaye, Prix Goncourt 2009. L'auteure de Trois femmes
puissantes se souvient : « j'ai trouvé ce livre
splendide, simplement très daté, ce qui est normal, c'est écrit
dans les années 50, je pense. Surtout ce qui était gênant c'était,
enfin pour une adaptation actuelle, la relation de la femme et son
employé noir qui relevait encore de toute une tradition de relations
sado masochistes. Je ne me voyais vraiment pas travailler là-dessus,
ou alors c'était un film en costumes... »
Mais Vaincue
par la brousse leur a servi de matériau à cette histoire de
plantation et décolonisation. NDiaye évoque ainsi l'écriture du
scénario. « Dans mon souvenir, le long moment finalement qu'on
a passé autour de ce scénario, il est vraiment accompagné de
lectures qui nous ont plus ou moins influencées, c'était une
atmosphère autour de l'écriture. Il y avait Rire d'Afrique de Doris
Lessing, mais il y avait aussi les romans de Sony Labou Tansi, je ne
peux pas détacher le souvenir que j'ai de notre travail en commun
des livres qui l'ont nimbé d'une atmosphère. »
Le film se tourne au Ghana et est
projeté en avant-première au Festival de Venise.
Isabelle
Huppert ne regrette rien des virages empruntés par Denis et NDiaye
au fil de l'écriture. « C'était un peu comme si les héros de
Doris Lessing avaient grandi et avaient gagné en force, même si
dans White Material, ils restent, évidemment, très fragiles. Chez
Lessing, Mary ressemblait à une Madame Bovary traversée par la
folie. Claire lui a fait subir une mutation complète. Elle l'a
entraînée vers de nouveaux rivages qui rappellent davantage
Disgrâce de John Maxwell Coetzee. »
White Material jette un oeil terrifiant
sur les soubresauts d'une Afrique postcoloniale qui n'a pas encore
réglé ses comptes avec la présence des Blancs et qui ne peut
s'émanciper que dans le chaos.
Réalisé par Claire Denis
Avec Vincent
Lindon, Chiara Mastroianni, Julie Bataille
Drame
1h43
2013
France
Marco, commandant à bord d’un
supertanker, abandonne son équipage et rentre à Paris en urgence.
Sa sœur Sandra est en panique : son mari s’est suicidé,
l’entreprise est en faillite et sa fille à l’hôpital. Sandra
tient le coupable : l’homme d’affaire Edouard Laporte. Pour
résoudre l’affaire, Marco loue un appartement dans l’immeuble où
la maitresse de Laporte vit avec son fils. Seulement Sandra lui cache
d’autres éléments et Marco va aller de surprises en surprises…
Cinq
ans après le tournage de 35
rhums,
Claire Denis revient avec un film écrit et réalisé plus rapidement
que ses deux précédentes productions (White
Material avait
même mis plusieurs années à trouver le chemin des écrans).
Loin d’être allégé pour autant, Les
Salauds se
perd même parfois dans ses propres méandres. Claire Denis a ici
laissé s’exprimer cette fois la part la plus sauvage de son
inspiration. Le film, objectivement, est infiniment moins violent
qu’un Trouble Every Day, mais beaucoup plus sale, plus
glauque, car jamais le « genre », le « cinéma »
ne viennent à la rescousse de l’horreur presque ordinaire qu’il
choisit de simplement montrer, sans jamais insinuer qu’une
réparation soit possible ni même souhaitée par les victimes.
Ne
pas voir pour autant ces Salauds comme un film suicidaire !
Il est peut-être temps, au contraire, pour celle qui a su en
vingt-cinq ans marquer un territoire bien à elle, vraiment unique
dans la cartographie du cinéma français (entre prise en compte du
produit social et visuel du multiculturalisme et goût pour la pure
délocalisation), de faire avec cette part moins noble mais tout
aussi passionnante de son art. Celle, portée par une philosophie
faulknerienne hautement revendiquée, interrogeant en profondeur les
impasses et trous noirs guettant toute trajectoire individuelle. Si
les « salauds » sont parmi nous, peut-être faut-il
quelqu’un pour ne pas les perdre de vue… et savoir à l’usure
qui ils sont vraiment.
Réalisé par Claire Denis
Avec Juliette
Binoche, Xavier Beauvois, Nicolas Duvauchelle
Comédie, Romance
1h35
2017
France
Isabelle, divorcée, un enfant, cherche
un amour. Enfin un vrai amour.
“Un beau soleil intérieur”,
présenté en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes,
marque l’évolution de Claire Denis vers un cinéma d’auteur qui
gagne en chaleur, en légèreté. Sans rien perdre de sa maîtrise.
Avec cette volonté de regarder du côté du beau soleil, le film
tient à distance les clichés sur la lâcheté des hommes ou la
faiblesse des femmes. Il est ailleurs, dans un monde intérieur –
là encore le titre ne ment pas. Mais cette intimité féminine,
Claire Denis l’accueille, et la cueille, avec un regard fort,
franc, des plans cadrés, toujours très tenus, au bord de la dureté.
C’est ce qui donne de la légèreté à ce film tourné, on le
sent, dans une belle complicité, mais jamais sur le ton insistant
d’un cinéma de copines. La beauté de Juliette Binoche, son élan
naturel, suffisent à créer de la proximité avec le spectateur.
Autour d’elle, il y a Xavier Beauvois, Nicolas
Duvauchelle, Bruno Podalydès, Josiane Balasko, Philippe Katerine…
Réalisé par Claire Denis
Avec Robert
Pattinson, Juliette
Binoche, André
Benjamin
Science-fiction
1h53
2018
France
Un groupe de criminels condamnés à
mort accepte de commuer leur peine et de devenir les cobayes d’une
mission spatiale en dehors du système solaire. Une mission hors
normes…
L’usage de l’ellipse et un rythme
lent accompagné d'une bande son monocorde, peuvent rebuter. Mais
cela serait passer à côté d’un beau sujet, traité avec
originalité, au carrefour du cinéma de genre et d’auteur. Une
aventure philosophique, ce vers quoi tend depuis toujours le meilleur
de la science-fiction.
Réalisé par Claire Denis
Avec Juliette
Binoche, Vincent Lindon, Grégoire Colin
Drame, Romance
1h56
2022
France
C’est Paris et c’est déjà
l’hiver. Sarah et Jean s’aiment, ils vivent ensemble depuis
plusieurs années. C’est un amour qui les rend heureux et plus
forts. Ils ont confiance l’un en l’autre. Le désir ne s’est
jamais affadi. Un matin, Sarah croise par hasard François son ancien
amant, ce François qui lui a présenté Jean, ce François qu’elle
a quitté pour Jean sans hésiter.
L'histoire, adaptée d'un roman (Un
Tournant dans la vie) de Christine Angot, co-auteure du scénario,
paraît banale. Claire Denis et ses trois acteurs en tirent un pas de
deux hypnotique, travaillé par le désir, la culpabilité et la peur
de perdre, ou de partir.
Réalisé par Claire Denis
Avec Margaret
Qualley, Joe Alwyn, Benny Safdie
Drame, Romace, Thriller
1h45
2023
France
Une jeune journaliste américaine en
détresse bloquée sans passeport dans le Nicaragua d’aujourd’hui
en pleine période électorale rencontre dans un bar d’hôtel un
voyageur anglais. Il lui semble être l’homme rêvé pour l’aider
à fuir le pays. Mais elle réalise trop tard qu’au contraire, elle
entre à ses côtés dans un monde plus trouble, plus dangereux.
Le film est plongé dans une
contradiction, amoureux d’un côté de son audace moderne qui lui
fait mépriser le récit mais arrimé à des figures qui ne disent
rien de plus qu’elles-mêmes et ne dirigent le regard vers aucun
hors-champ. Autrement dit, il aurait fallu soit une histoire, soit
une idée.
Réalisé par Claire Denis
Avec Isaach
de Bankolé, Matt Dillon, Mia McKenna-Bruce
Drame
1h32
2025
France
Titre original The Cry Of The
Guards
Un vaste chantier de travaux publics en
Afrique de l’Ouest. Horn, le patron, et Cal, un jeune ingénieur,
partagent une habitation provisoire derrière les doubles grilles de
l’enceinte réservée aux blancs. Leone, future épouse de Horn,
arrive d’Europe le soir même où un homme qui s’est introduit
par effraction surgit derrière les grilles. Il s’appelle Alboury.
Il ne quittera pas les lieux tant qu’on ne lui aura pas rendu le
corps de son frère, mort sur le chantier.
Depuis Chocolat (1988),
son premier long métrage en forme de récit autobiographique sur la
fin du colonialisme au Cameroun, Claire
Denis construit
une œuvre radicale, nourrie d’un rapport intime au corps et d’une
mise en scène singulière. Avec Le
Cri des gardes,
adaptation de la pièce Combat
de nègres et de chiens de
Bernard-Marie Koltès, la cinéaste retourne en Afrique pour raconter
une histoire postcoloniale : celle de deux expatriés français,
responsables d’un chantier de travaux publics, confrontés à un
homme venu réclamer le corps de son frère, mort sur le site.
Porté par un casting impressionnant — Issach de Bankolé, Matt
Dillon et Tom Blyth —, ce huis clos est âpre
et rugueux. Mais Claire Denis n’arrive pas à se décider, entre un
film radical qui embrasserait pleinement l’idée du théâtre
filmé, et une trahison totale de Koltès. En résulte donc un film
indécis, qui trébuche dans son rythme par des flash-backs pas
très utiles, et dans lequel on a grande peine à reconnaître le
style de la cinéaste.





































