28 oct. 2025

Claire Denis

Claire Leboucq, dite Claire Denis, née le 21 avril 1946 dans le 14e arrondissement de Paris, est une scénariste et réalisatrice française. Très jeune, elle quitte la France pour vivre en Somalie et au Burkina Faso où son père travaille. De retour à Paris, elle étudie à l'IDHEC dont elle sort diplômée en 1972 et débute au cinéma comme assistante des plus grands réalisateurs : Rivette, Jarmusch, Wenders. C'est d'ailleurs dans les paysages désertiques du tournage de "Paris, Texas" qu'elle trouve l'inspiration pour son premier long métrage semi-autobiographique "Chocolat" (1988). Avec "S'en fout la mort" (1990), plongée dans l'univers des combats de coq en banlieue parisienne, puis "J'ai pas sommeil" (1994), la cinéaste construit un univers très personnel, âpre et nocturne. Représentante du cinéma féminin, Claire Denis s'impose dans le paysage français comme l'un des auteurs les plus importants.


Chocolat
Réalisé par Claire Denis
Avec Isaach de Bankolé, Giulia Boschi, François Cluzet, Jean-Claude Adelin, Mireille Perrier, Laurent Arnal 
Drame
1h45
1988
France
France retourne au Cameroun où elle a grandi lorsqu'elle était enfant et se remémore cette période vingt ans après. Son père, commandant de cercle à Mindif, dans le nord du pays, tente tant bien que mal d'organiser la présence coloniale française. Sa jeune femme vit plus difficilement l'Afrique, notamment ses tâches de maîtresse de maison, bien qu'elle soit aidée par Protée, un « boy » instruit et intelligent qui souffre en silence de la situation de son peuple. France, leur fille de cinq ans, très proche de Protée, observe avec sensibilité le pays et les hommes qui changent : tensions et désirs dans une Afrique qui vit ses derniers moments de colonialisme.
Derrière ce titre énigmatique se cache une expression désuète : « être chocolat », c’est être trompé. C’est ce sentiment trouble qu’éprouve France (Mireille Perrier) lorsque après des années d’absence elle retourne au Cameroun où elle est née. Prise en stop par un homme noir américain, la jeune femme, submergée par les souvenirs du pays avant son indépendance, laisse affleurer à la surface du présent les bribes de la colonisation française. Inspirée par ses propres souvenirs du Cameroun, où elle passa une partie de son enfance, Claire Denis réalise avec Chocolat (1988) la photographie cruelle d’un monde en extinction, vu à travers les yeux d’une enfant innocente. L’amitié entre Protée, le boy noir de la famille, et France, filmée en de longs plans silencieux, ne survit pas à la prise de conscience politique du racisme colonial. Avec un regard aiguisé, la réalisatrice scrute les névroses de cette famille de colons européens, fonctionnaires dépassés par les mutations du pays. Ténu, quasi mutique, d’une lenteur hypnotique, ce film d’une grande sensualité plastique condense toute la force du cinéma de Claire Denis. Un érotisme nerveux caché sous une grande pudeur, l’apparente froideur d’une mise en scène entièrement vouée à ses interprètes – inoubliable tête-à-tête entre Cécile Ducasse et Isaach de Bankolé –, un montage sonore d’une précision redoutable.

S'en fout la mort
Réalisé par Claire Denis
Avec Isaach de Bankolé, Alex Descas, Jean-Claude Brialy
Drame
1h31
1990
France
Dah est du Benin, Jocelyn des Antilles. Ils sont noirs et forment une belle équipe qui participe aux combats de coqs clandestins. Alors qu'ils sont sur un gros coup, la mort va s'en mêler...
Pour son deuxième long métrage, Claire Denis coécrit à nouveau avec Jean-Pol Fargeau une histoire originale autour de thématiques méconnues jusqu'alors dans le cinéma français, avec l'étroite inspiration du livre Peau noire, masques blancs (1952) de Frantz Fanon. Le concept de négritude est ainsi au cœur de l'intrigue, avec deux personnages qui développent une attitude différente quant à leur instinct de survie dans le monde symptomatiquement violent des combats de coq organisés à but lucratif. Les deux amis sans papier en France sont conduits à vivre eux-mêmes dans la clandestinité et un dénuement qui n'est censé qu'être temporaire. Or la question de la déterritorialisation sous contrainte économique avec transformation économique d'une pratique culturelle ancestrale, ici les combats de coq, conduit au développement profond du mal-être de l'un des personnages.
Claire Denis saisit par sa mise en scène avec une grande précision les corps comme lieu d'expression d'un drame intérieur qui n'a pas les moyens de trouver la voie de la verbalisation pour dépasser une souffrance irréconciliable. Alex Descas signe avec ce film sa première notable interprétation magnétique avec une implication totale dans son rôle où l'entraînement étroit et viscéral de ses coqs conduit à faire de cet animal le prolongement de son être. Si l'exploitation de la violence dans un cadre social, professionnellement et économiquement admis, est un enjeu qui revient régulièrement dans le cinéma de Claire Denis, en opposition à une parole qui ne peut plus libérer, la cinéaste développe ici pleinement et de manière explicite sa vision politique en assumant l'héritage de Frantz Fanon. Claire Denis se révèle alors une brillante antithèse de Sacha Guitry dans le paysage de l'histoire du cinéma, en s'intéressant politiquement aux personnages laissées dans les marges et avec une confiance à laisser surgir l'expression du corps alors que la parole semble juste assujettie à l'ordre du monde de celles et ceux qui tirent les ficelles d'un enjeu exclusivement pécunier, à l'image des combats de coqs. Rien n'est laissé au hasard dans le cinéma de Claire Denis malgré son apparente modestie, la cinéaste développant la stratégie de se concentrer sur l'essentiel pour éviter l'artifice du spectacle diversion.

J'ai pas sommeil
Réalisé par Claire Denis
Avec Yekaterina Golubeva, Béatrice Dalle, Alex Descas, Richard Courcet
Drame
1h50
1993
France
Daïga est une jeune comédienne lituanienne qui trouve refuge dans l’hôtel de Ninon, situé au coeur du dix-huitième arrondissement de Paris ; là où sévit le “tueur de vieilles dames” qui fait la une de la presse. La jeune femme observe ses voisins, et particulièrement Camille, un homosexuel qui se travestit le soir venu.
« J’ai pas sommeil ! », c’est la phrase que dit dans le film une très vieille dame à sa fille qui la presse d’aller se coucher. Cette parole témoigne d’un sentiment de l’urgence de vivre, de la volonté de ne pas perdre une miette de l’existence qui s’amenuise. Elle introduit parfaitement le propos de Claire Denis. Le film est né de la rencontre de la réalisatrice avec un fait divers récent : l’affaire Thierry Paulin, un serial killer responsable du meurtre d’une vingtaine de vieilles dames au milieu des années 1980 dans le 18e arrondissement de Paris, et mort du sida en prison en 1989, avant son jugement. A travers l’histoire de Camille (Richard Courcet), le «tueur» créole, la réalisatrice Claire Denis décrit toutefois plusieurs autres destins qui, peu à peu, se révèlent être très proches de Camille: le destin de Daïga (Katerina Golubeva), une jeune actrice lituanienne qui débarque à Paris à la recherche d’Abel, un metteur en scène français qui lui a fait de fumeuses promesse; celui de Mona (Béatrice Dalle), une mère désordonnée qui se débat maladroitement auprès de son petit garçon; celui de Théo (Alex Descas), le gentil frère de Camille qui ne connaît rien de ses activités; celui de Madame Ninon (Line Renaud), hôtelière, qui enseigne le karaté à ses contemporaines des «Panthères grises».
Présenté à Cannes dans le cadre d’«Un certain regard», le film de Claire Denis explore donc les rapports entre les êtres. Et s’il y a bien, au départ du film, l’histoire vraie d’un macabre fait divers, ce n’est pour la cinéaste qu’un point de départ lui permettant de parler d’autre chose, à savoir l’état de la Ville occidentale, aujourd’hui. Dans la nuit, Claire Denis tisse une toile de rapports (amoureux, sexuels, criminels) qui dessinent un monde noir où règne la peur (de l’obscurité, des crimes, du sida). Un monde où les gens ne se sentent pas sûr et n’osent plus dormir; et où personne n’ose vraiment s’avouer que la peur, la vraie (celle de mourir un jour), ne se trouve pas au dehors — mais en chacun de nous.

US Go Home (téléfilm)
Réalisé par Claire Denis
Avec Alice Houri, Jessica Tharaud, Grégoire Colin  
Comédie dramatique
1h08
1994
France
A la fin des années 1960, Martine est une adolescente qui vit en HLM près d’une base militaire américaine. Elle est obsédée par l’idée de perdre sa virginité, sa meilleure amie Marlène est déjà passée à l’acte. Lorsque les deux filles sont invitées à une fête, Martine y voit l’occasion d’enfin rencontrer un garçon. Mais la soirée s’avère bien trop sage et ennuyeuse. Alors elles décident de se rendre chez un ami d’Alain, le frère de Martine.
US Go Home est un téléfilm réalisé par Claire Denis pour la chaîne de télévision Arte dans la collection Tous les garçons et les filles de leur âge en 1994. Il est diffusé pour la première fois sur la chaîne franco-allemande le 28 octobre 1994. Claire Denis parvient à suggérer comme personne les années 65 et cette atmosphère tranquille de banlieue parisienne, bien mieux en tout cas que d’autres qui s’y sont essayés sans le même succès (comme Godard par exemple dans le très médiocre Deux ou trois choses que je sais d’elle). Denis s’y prend également à merveille pour montrer l'adolescence. La petite Martine est frondeuse, indécise, fragile, elle est à cet âge où on fait des expériences, où le look importe énormément (voir la scène de maquillage avant la soirée), elle est aussi à un âge extraordinairement individualiste où elle ne peut espérer de soutien de personne, surtout pas de ses coreligionnaires adolescents. Claire Denis a hésité avant d’accepter de tourner pour la série mais elle a finalement sit oui car l’idée d’utiliser des morceaux de musique rock de son adolescence lui tenait à cœur.
Il s’agissait aussi de remplir un autre critère qui était de tourner à l’économie. Le budget de chaque épisode tournait autour de 5 millions de francs et pour rester dans les clous, il s’agissait de ne pas se lâcher sur le casting. Certains des opus de la série ont révélé des acteurs et actrices inconnus qui feront un belle carrière dans le futur (comme Elodie Bouchez chez Téchiné ou Virginie Ledoyen chez Assayas), Denis confiera les rôles principaux à deux actrices amateures et un acteur débutant, Grégoire Colin, qui deviendra par la suite l'acteur fétiche de la réalisatrice. Vu la qualité du film, il a été envisagé d'en faire une version longue mais le projet a été abandonné pour des raisons de droit d’auteurs à payer trop importants (pour les nombreux morceaux musicaux de la bande-son).

Nénette et Boni
Réalisé par Claire Denis
Avec Alice Houri, Grégoire Colin, Jacques Nollot, Valeria Bruni-Tedeschi , Alex Descas , Jamilia Farah , Vincent Gallo , Gérard Meylan.
Comédie dramatique
1h43
1996
France
Depuis la mort de sa mère, Boni, un jeune homme de 19 ans, vit seul dans la maison qu'elle lui a laissée à Marseille. Il est fâché avec son père, surnommé « Monsieur Luminaire », qui s'est occupé de Nénette, sa sœur de 15 ans. Pour vivre, Boni s'occupe, avec des copains d'une pizzeria ambulante que lui a donnée son oncle. Arrive Nénette qui s'est échappée de son internat. Enceinte de 4 mois d'un enfant qu'elle ne désire pas, elle vient perturber la vie monotone de Boni qui, de son côté, ne veut pas entendre parler d'elle. Mais malgré lui, la grossesse et les angoisses de Nénette modifient le cours de sa vie quotidienne et par conséquent son comportement. Alors que Nénette rejette définitivement cet enfant (elle a décidé de le confier à l'assistance publique), Boni, au contraire, s'entête à vouloir le garder. Après l'accouchement, Boni, contre la volonté de sa sœur, récupère l'enfant de force à l'hôpital et décide de l'élever seul.
Il y a dans Nénette et Boni une tension qui est le vrai moteur de la fiction. Tension de l'indicible dont le moteur est une question : qui a mis enceinte Nénette ? Tension qui révèle la complexité des rapports de Boni qui a fait sienne cette déclaration de Gide "famille je vous hais", et qui est prêt à tout pour en fabriquer une avec sa sœur quand il apprend qu'elle est enceinte. Tension la détermination de Nénette, à taire son histoire. Tension le triangle composé du père, de la fille et du fils. Triangle qui ne pourra survivre que par la mort du père et sa substitution par l'enfant (le sien ?). Cette tension traverse tout le film, du cadre, aux corps des acteurs. La beauté du film tient à la capacité de Claire Denis, d'inscrire cette histoire chez des personnages en attente. Attente d'un corps sexuel et du plaisir pour Boni (la belle boulangère), attente de la libération de l'indicible pour Nénette (l'avortement), attente de retour impossible pour le père (l'effacement de la rupture avec ses enfants). Boni n'est ni pauvre ni riche et vit la liberté de la démerde. Celle chaleureuse du temps où les copains font office de famille. Il y a chez Claire Denis une jubilation d'inscrire dans le réel (la succulente scène avec l'assistante sociale). Marseille jamais filmée comme un décor, mais dont la présence dans le cadre raconte beaucoup de la nonchalance de Boni et de ses amis, et sur la beauté des boulangères. La présence de Marseille rajoute de la force et de la véracité à cette histoire, filmée par un regard tendu et généreux.

Beau travail
Réalisé par Claire Denis
Avec Denis Lavant, Michel Subor, Grégoire Colin
Drame, Guerre
1h30
1999
France
« Mon histoire est simple », déclare l’adjugeant Galoup (Denis Lavant), ancien légionnaire déchu échoué à Marseille. Son histoire, elle commence sous le soleil terrassant de Djibouti, où il a autrefois entraîné un groupe de soldats. Le jour où une nouvelle recrue charismatique (Grégoire Colin, magnétique) rejoint les rangs et se distingue aux yeux du grand chef (Michel Subor), par ailleurs toxicomane, Galoup développe une jalousie teintée d’attraction refoulée pour le jeune homme…
L’histoire est en effet « simple » – l’organisation militaire bouleversée par des amitiés et des rivalités -, mais il fallait le style saillant de Claire Denis pour y insuffler une ambiguïté féroce. La réalisatrice subvertit le matériau du film du guerre, en donnant aux entraînements rigides de ces éphèbes l’allure de ballets homo-érotiques, en vidant l’effort physique de toute douleur, allant jusqu’à flirter avec la pure abstraction – les étendues désertiques apparaissent comme des surfaces miroitantes. C’est qu’ici, tout n’est que mirage. Ces petits guerriers attendent un combat qui ne vient pas, déplacent des rochers dans le vide, pour se donner une consistance qui dissimule mal l’absurdité de leur mission. Face aux illusions qui tombent, deux paradis artificiels s’offrent à eux : la sensualité et la violence. Quand ils ne se jettent pas à corps perdu dans des conflits – capturés avec un calme glaçant, dans des tableaux figés, presque picturaux, d’où surgissent des membres amputés -, ils se muent en oiseaux de nuit, à la recherche de musique et de danse pour se souler. Claire Denis saisit avec fluidité ce mode de vie schizophrène, où la mort côtoie le plaisir avec une facilité indécente, où l’exaltation rencontre l’inertie militaire. Si Beau Travail touche autant, c’est qu’il conjugue à la fois une grande ascèse dans sa mise en scène – mutisme, refus de la psychologisation, stylisation déroutante des espaces – et un éveil des sens. Grand film formaliste, il n’oublie jamais de ramener le spectateur vers la douceur et le désir, quand bien même ils prennent le visage de la cruauté. 

Trouble Every Day
Réalisé par Claire Denis
Avec Vincent Gallo, Tricia Vessey, Béatrice Dalle
Thriller, Épouvante-horreur, Érotique
1h41
2001
France, Allemagne, Japon
Lors de son voyage de noces à Paris avec son épouse June, Shane Brown, un chercheur américain, part retrouver son ami Léo, un médecin français susceptible de le soulager d'un mal étrange.
Attention : viande fraîche. Lorsque Claire Denis nous propose sa version du mariage entre Éros et Thanatos, le résultat est à la fois macabre et bouillonnant. Sur le papier, cette histoire d’expériences médicales qui tournent mal, d’attirances vampiriques et de cannibalisme pulsionnel peut laisser perplexe, fleurant la série B au rabais. À l’écran, elle se dote d’une force véritablement dévastatrice. Toute la puissance si dérangeante du film vient précisément de ce que son exploration de l’extrême vient se loger dans les interstices du quotidien (“every day”), les espaces lacunaires et troublants entre les gestes les plus banals du travail, du couple... Sans prévenir, l’horreur est susceptible de survenir dans des lieux certes glauques, mais ordinaires, comme si la cinéaste maintenait le plus longtemps possible le brouillage des pistes quant au genre et au ton adoptés : grelottant sous sa parka trop large, sur le bord bétonné d’une nationale que sillonnent des routiers en mission, Béatrice Dalle pourrait être une oubliée de la société réduite à vendre son corps... si des traces de sang dans l’herbe et au coin de sa bouche, à la scène suivante, ne révélaient pas sa nature de nymphomane anthropophage. En passant ainsi du trivial à l’abracadabrantesque, du style documentaire au récit fantasmatique, de l’ellipse à l’ostentation de l’image “coup de poing”, Claire Denis prouve que les frontières sont poreuses, et que des réalités de niveau différent peuvent se répondre plus facilement que ne le laissent penser les apparences. Dans cette danse macabre, la réalisatrice filme ses personnages au plus près de leur malaise, augmentant le malaise du spectateur en les rapprochant encore davantage de lui. Shane, l’inquiétant jeune marié incarné par Vincent Gallo, évoque le rôle interprété par Tom Cruise dans Eyes Wide Shut, un homme se dérobant à son couple, se refusant à ses fantasmes qui ne cessent de lui imposer leur vigueur pathologique. Symétriquement, Béatrice Dalle réussit à prendre à cœur et au corps un rôle presque muet, vibrant de vie, toujours sur le seuil entre naïveté et monstruosité. De part et d’autre de ce couple démoniaque - dont la rencontre ne durera finalement qu’un instant -, une série de rôles secondaires (dont l’excellent Alex Descas, habitué des films de Claire Denis) ponctue la folie des deux personnages centraux. C’est aussi du fait de ce caractère profondément humain et, somme toute, “réaliste”, que Trouble Every Day est un film éprouvant, duquel on n’émerge qu’avec difficulté. Les scènes de cannibalisme, si elles n’atteignent pas le gore gratuit de Cannibal Holocaust, restent toutefois d’une violence physique et graphique extrême, doublée d’une indécision à la limite du supportable : est-on dans le plaisir ? La douleur ? On peut si on le souhaite interpréter le film à un niveau moins littéral, sur le mode de la vision pessimiste du couple, comme entraînant inévitablement la “dévoration” du désir de l’un par celui de l’autre. Mais c’est aussi un étrange tableau de la force de nos pulsions élémentaires, dans une optique peut-être involontairement sadienne : de la jouissance à la cruauté, il n’y a qu’un pas.

Vendredi soir
Réalisé par Claire Denis
Avec Valérie Lemercier, Vincent Lindon, Helene de Saint-Père  
Drame, Romance
1h30
2002
France
Laure, en plein déménagement, est invitée à dîner chez des amis. Elle est prise dans des embouteillages sans fin. Elle décide d'aider un piéton séduisant, Jean. Une attirance mutuelle naît rapidement de cette rencontre et les amène a passer la nuit ensemble. Cette brève aventure va bouleverser l'existence, jusque-là très ordonnée, de Laure, mais leur liaison aura-t-elle un avenir ?
Une homme et une femme se croisent, s'aiment puis se quittent. De cette trame minimaliste, Claire Denis, la plasticienne du cinéma français, signe une œuvre magnifique et épurée, un poème musical et sensitif, rare et essentiel. Un film gonflé et un pari réussi: seule la réalisatrice de Trouble Every Day et de Beau Travail pouvait adapter le roman d'Emmanuèle Bernheim, composé uniquement de sensations, de petits gestes refrénés, de désirs troubles si difficiles à retranscrire au cinéma. La première heure est sublime. A la limite de l'absurde, Laure, qu'un déménagement rend mélancolique, est engluée dans un embouteillage sans fin. Elle accepte dans sa voiture un auto-stoppeur séduisant et charmeur, Jean. Commence alors le grand jeu de la séduction, des mots susurrés aux petits regards insistants, des moments de doute à l'ivresse des sentiments éprouvés. Claire Denis et sa caméra suivent cet amour naissant au plus près des corps. Chaque geste devient un élément d'une parade amoureuse millimétrée, chaque soupir une déclaration d'amour. Elle filme ce désir qui naît sans parole, juste rythmé par le bruit des voitures, le sublime violon de Dickon Hinchliffe, un membre des Tindersticks, et les murmures lointains de la ville. L'habitacle de la voiture devient un espace intime, un cloître secret. Dans le cinéma de Claire Denis, tout est question de désir. Les corps se frôlent, se touchent, s'entrechoquent maladroitement, les regards se croisent et peu à peu s'enflamment. Tout est subtil, délié, limpide, sans artifice dramatique. Sa mise en scène évoque celle de Wong Kar-waï dans In the Mood for Love, avec des ralentis presque imperceptibles et une tension érotique dans chaque plan. Cette première partie, magnifique est la quintessence de son cinéma sensuel: des petits morceaux de vie, de corps, des fulgurances sonores et visuelles, une utilisation unique de la musique et la formidable photographie d'Agnès Godard. Claire Denis, au sommet de son art, se permet une histoire d'amour sans parole, un coup de foudre sans justification, une heure de lévitation cinématographique sans filet qui peut dérouter et laisser à quai. Valérie Lemercier est bouleversante. Chenille mélancolique au début du film, Laure se transforme peu à peu en papillon de nuit érotique, devient sous nos yeux, de plus en plus belle, de plus en plus libre. Valérie Lemercier, la comique maladroite et sympathique, se transforme sous l’œil de Claire Denis en femme fatale. Le film suit son regard : Jean (Vincent Lindon convaincant) n'est qu'une figure, que l'archétype d'un homme séduisant. Cela pourrait être un autre homme, un autre soir. C'est elle qui décide, qui vit ce moment unique, qui choisit. La première heure centrée sur son désir est la plus intéressante. L'acte en lui-même filmé avec pudeur et retenue, n'est finalement qu'accessoire, le repas entre amoureux qu'une illusion de séduction, d'un après possible. La seconde partie est donc moins forte, moins attachante. Sa construction alambiquée faite de flash-backs et de tentatives fantasmées masque une réelle baisse de tension. Le film devient plus bavard, plus classique et perd de sa force émotionnelle jusqu'au dénouement sublime et radical. Claire Denis confirme avec ce film son talent plastique insensé et sa singularité dans le paysage cinématographique français.

L'intrus
Réalisé par Claire Denis
Avec Michel Subor, Béatrice Dalle, Florence Loiret Caille  
Drame
2h10
2004
France
A la veille d'une transplantation cardiaque, un homme malade décide de quitter la montagne où il mène une existence solitaire pour partir vers les îles à la recherche d'un passé et d'un paradis perdus.
En empruntant de nouveaux sentiers, L'Intrus confirme que le cinéma de Claire Denis est un cinéma en mouvement permanent, un cinéma de recherche, d'exploration des limites, des tréfonds de l'homme, peu enclin, sur le fond comme sur la forme, à s'installer dans le confort. L'Intrus est un film moderne au sens où il invente sur le terrain sa propre actualité. Mais, dans le même temps, il raconte une histoire pérenne, venue d'autres films, d'autres livres, d'un autre monde, voire d'outre-tombe. Une histoire tropicale. De celles qu'on écoute sous une varangue au pire moment de la canicule quand le moindre mouvement, fut-il de la pensée, est une épreuve. Une fable faussement indolente. La preuve, nous voilà maraboutés. L'intrus est en nous.

35 Rhums
Réalisé par Claire Denis
Avec Alex Descas, Mati Diop, Nicole Dogue   
Drame
1h40
2009
France
Lionel est conducteur de RER. Il élève seul sa fille, Joséphine, depuis qu'elle est toute petite. Aujourd'hui, c'est une jeune femme. Ils vivent côte à côte, un peu à la manière d'un couple, refusant les avances des uns et les soucis des autres. Pour Lionel, seule compte sa fille, et pour Joséphine, son père. Peu à peu, Lionel réalise que le temps a passé, même pour eux. L'heure de se quitter est peut-être venue...
Ode au voyage dans le temps d'une vie plus que dans de vains espaces lointains, 35 rhums réussit l'exploit de proposer une légende, celle des 35 rhums que l'on accepte sans en connaître le fondement comme on se doit d'accepter les séparations qu'impose la nature sans en comprendre les justifications. Avec sensibilité, sans mièvrerie aucune, Claire Denis filme à pas feutrés en demandant l'impossible à ses acteurs: faire passer des sentiments, sans rien dire ou si peu. On en sort ému, comme après avoir découvert une lettre d'amour perdue.

White Material
Réalisé par Claire Denis
Avec Isabelle Huppert, Isaach de Bankolé, Christopher Lambert  
Drame
1h42
2009
France
Quelque part en Afrique, dans une région en proie à la guerre civile, Maria refuse d'abandonner sa plantation de café avant la fin de la récolte, malgré la menace qui pèse sur elle et les siens.
A l'origine, il y avait le désir d'Isabelle Huppert de jouer dans une adaptation de Vaincue par la brousse, le premier roman de Doris Lessing, Prix Nobel de littérature. Voulant travailler avec la plus africaine des réalisatrices françaises, Claire Denis, elle lui propose ce roman. La cinéaste fait lire le livre à l'écrivain Marie NDiaye, Prix Goncourt 2009. L'auteure de Trois femmes puissantes se souvient : « j'ai trouvé ce livre splendide, simplement très daté, ce qui est normal, c'est écrit dans les années 50, je pense. Surtout ce qui était gênant c'était, enfin pour une adaptation actuelle, la relation de la femme et son employé noir qui relevait encore de toute une tradition de relations sado masochistes. Je ne me voyais vraiment pas travailler là-dessus, ou alors c'était un film en costumes... »
Mais Vaincue par la brousse leur a servi de matériau à cette histoire de plantation et décolonisation. NDiaye évoque ainsi l'écriture du scénario. « Dans mon souvenir, le long moment finalement qu'on a passé autour de ce scénario, il est vraiment accompagné de lectures qui nous ont plus ou moins influencées, c'était une atmosphère autour de l'écriture. Il y avait Rire d'Afrique de Doris Lessing, mais il y avait aussi les romans de Sony Labou Tansi, je ne peux pas détacher le souvenir que j'ai de notre travail en commun des livres qui l'ont nimbé d'une atmosphère. »
Le film se tourne au Ghana et est projeté en avant-première au Festival de Venise.
Isabelle Huppert ne regrette rien des virages empruntés par Denis et NDiaye au fil de l'écriture. « C'était un peu comme si les héros de Doris Lessing avaient grandi et avaient gagné en force, même si dans White Material, ils restent, évidemment, très fragiles. Chez Lessing, Mary ressemblait à une Madame Bovary traversée par la folie. Claire lui a fait subir une mutation complète. Elle l'a entraînée vers de nouveaux rivages qui rappellent davantage Disgrâce de John Maxwell Coetzee. »
White Material jette un oeil terrifiant sur les soubresauts d'une Afrique postcoloniale qui n'a pas encore réglé ses comptes avec la présence des Blancs et qui ne peut s'émanciper que dans le chaos.

Les salauds
Réalisé par Claire Denis
Avec Vincent Lindon, Chiara Mastroianni, Julie Bataille
Drame
1h43
2013
France
Marco, commandant à bord d’un supertanker, abandonne son équipage et rentre à Paris en urgence. Sa sœur Sandra est en panique : son mari s’est suicidé, l’entreprise est en faillite et sa fille à l’hôpital. Sandra tient le coupable : l’homme d’affaire Edouard Laporte. Pour résoudre l’affaire, Marco loue un appartement dans l’immeuble où la maitresse de Laporte vit avec son fils. Seulement Sandra lui cache d’autres éléments et Marco va aller de surprises en surprises…
Cinq ans après le tournage de 35 rhums, Claire Denis revient avec un film écrit et réalisé plus rapidement que ses deux précédentes productions (White Material avait même mis plusieurs années à trouver le chemin des écrans). Loin d’être allégé pour autant, Les Salauds se perd même parfois dans ses propres méandres. Claire Denis a ici laissé s’exprimer cette fois la part la plus sauvage de son inspiration. Le film, objectivement, est infiniment moins violent qu’un Trouble Every Day, mais beaucoup plus sale, plus glauque, car jamais le « genre », le « cinéma » ne viennent à la rescousse de l’horreur presque ordinaire qu’il choisit de simplement montrer, sans jamais insinuer qu’une réparation soit possible ni même souhaitée par les victimes.
Ne pas voir pour autant ces Salauds comme un film suicidaire ! Il est peut-être temps, au contraire, pour celle qui a su en vingt-cinq ans marquer un territoire bien à elle, vraiment unique dans la cartographie du cinéma français (entre prise en compte du produit social et visuel du multiculturalisme et goût pour la pure délocalisation), de faire avec cette part moins noble mais tout aussi passionnante de son art. Celle, portée par une philosophie faulknerienne hautement revendiquée, interrogeant en profondeur les impasses et trous noirs guettant toute trajectoire individuelle. Si les « salauds » sont parmi nous, peut-être faut-il quelqu’un pour ne pas les perdre de vue… et savoir à l’usure qui ils sont vraiment.

Un beau soleil intérieur
Réalisé par Claire Denis
Avec Juliette Binoche, Xavier Beauvois, Nicolas Duvauchelle  
Comédie, Romance
1h35
2017
France
Isabelle, divorcée, un enfant, cherche un amour. Enfin un vrai amour.
“Un beau soleil intérieur”, présenté en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, marque l’évolution de Claire Denis vers un cinéma d’auteur qui gagne en chaleur, en légèreté. Sans rien perdre de sa maîtrise. Avec cette volonté de regarder du côté du beau soleil, le film tient à distance les clichés sur la lâcheté des hommes ou la faiblesse des femmes. Il est ailleurs, dans un monde intérieur – là encore le titre ne ment pas. Mais cette intimité féminine, Claire Denis l’accueille, et la cueille, avec un regard fort, franc, des plans cadrés, toujours très tenus, au bord de la dureté. C’est ce qui donne de la légèreté à ce film tourné, on le sent, dans une belle complicité, mais jamais sur le ton insistant d’un cinéma de copines. La beauté de Juliette Binoche, son élan naturel, suffisent à créer de la proximité avec le spectateur. Autour d’elle, il y a Xavier Beauvois, Nicolas Duvauchelle, Bruno Podalydès, Josiane Balasko, Philippe Katerine…

High Life
Réalisé par Claire Denis
Avec Robert Pattinson, Juliette Binoche, André Benjamin   
Science-fiction
1h53
2018
France
Un groupe de criminels condamnés à mort accepte de commuer leur peine et de devenir les cobayes d’une mission spatiale en dehors du système solaire. Une mission hors normes…
L’usage de l’ellipse et un rythme lent accompagné d'une bande son monocorde, peuvent rebuter. Mais cela serait passer à côté d’un beau sujet, traité avec originalité, au carrefour du cinéma de genre et d’auteur. Une aventure philosophique, ce vers quoi tend depuis toujours le meilleur de la science-fiction.

Avec amour et acharnement
Réalisé par Claire Denis
Avec Juliette Binoche, Vincent Lindon, Grégoire Colin
Drame, Romance
1h56
2022
France
C’est Paris et c’est déjà l’hiver. Sarah et Jean s’aiment, ils vivent ensemble depuis plusieurs années. C’est un amour qui les rend heureux et plus forts. Ils ont confiance l’un en l’autre. Le désir ne s’est jamais affadi. Un matin, Sarah croise par hasard François son ancien amant, ce François qui lui a présenté Jean, ce François qu’elle a quitté pour Jean sans hésiter.
L'histoire, adaptée d'un roman (Un Tournant dans la vie) de Christine Angot, co-auteure du scénario, paraît banale. Claire Denis et ses trois acteurs en tirent un pas de deux hypnotique, travaillé par le désir, la culpabilité et la peur de perdre, ou de partir.

Stars at Noon
Réalisé par Claire Denis
Avec Margaret Qualley, Joe Alwyn, Benny Safdie
Drame, Romace, Thriller
1h45
2023
France
Une jeune journaliste américaine en détresse bloquée sans passeport dans le Nicaragua d’aujourd’hui en pleine période électorale rencontre dans un bar d’hôtel un voyageur anglais. Il lui semble être l’homme rêvé pour l’aider à fuir le pays. Mais elle réalise trop tard qu’au contraire, elle entre à ses côtés dans un monde plus trouble, plus dangereux.
Le film est plongé dans une contradiction, amoureux d’un côté de son audace moderne qui lui fait mépriser le récit mais arrimé à des figures qui ne disent rien de plus qu’elles-mêmes et ne dirigent le regard vers aucun hors-champ. Autrement dit, il aurait fallu soit une histoire, soit une idée.

Le Cri des gardes (The Fence)
Réalisé par Claire Denis
Avec  Isaach de Bankolé, Matt Dillon, Mia McKenna-Bruce
Drame
1h32
2025
France
Titre original The Cry Of The Guards
Un vaste chantier de travaux publics en Afrique de l’Ouest. Horn, le patron, et Cal, un jeune ingénieur, partagent une habitation provisoire derrière les doubles grilles de l’enceinte réservée aux blancs. Leone, future épouse de Horn, arrive d’Europe le soir même où un homme qui s’est introduit par effraction surgit derrière les grilles. Il s’appelle Alboury. Il ne quittera pas les lieux tant qu’on ne lui aura pas rendu le corps de son frère, mort sur le chantier.
Depuis Chocolat (1988), son premier long métrage en forme de récit autobiographique sur la fin du colonialisme au Cameroun, Claire Denis construit une œuvre radicale, nourrie d’un rapport intime au corps et d’une mise en scène singulière. Avec Le Cri des gardes, adaptation de la pièce Combat de nègres et de chiens de Bernard-Marie Koltès, la cinéaste retourne en Afrique pour raconter une histoire postcoloniale : celle de deux expatriés français, responsables d’un chantier de travaux publics, confrontés à un homme venu réclamer le corps de son frère, mort sur le site. Porté par un casting impressionnant — Issach de Bankolé, Matt Dillon et Tom Blyth —, ce huis clos est âpre et rugueux. Mais Claire Denis n’arrive pas à se décider, entre un film radical qui embrasserait pleinement l’idée du théâtre filmé, et une trahison totale de Koltès. En résulte donc un film indécis, qui trébuche dans son rythme par des flash-backs pas très utiles, et dans lequel on a grande peine à reconnaître le style de la cinéaste.